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Une brève histoire du voile

L'écrivain Boualem Sansal compare l'islamisation en cours de la France, à l'islamisation de l'Algérie qui a commencé plus tôt...

Une brève histoire du voile
L'écrivain algérien Boualem Sansal. © Hannah Assouline

La mollesse avec laquelle la France s’oppose au voile islamique alimente la lame de fond qui bouleverse la société. Ses responsables politiques devraient regarder l’histoire récente de l’Algérie pour oser réagir, tant qu’il est encore temps.


Voilà deux longues années que je suis bloqué en Algérie par l’épidémie du coronavirus et les restrictions sévères qu’elle a imposées à la circulation des personnes. Ainsi éloigné de ce pays que j’ai toujours aimé observer du plus près que je pouvais, parce qu’emblématique de tant de choses, je me suis peu à peu convaincu que la question du voile dans ce pays ami était réglée, que le combat était fini, perdu par les uns, gagné par les autres mais peut-être, me disais-je aussi, était-il seulement dans une de ses phases de reflux avant tempête, que l’impérialisme islamiste pratique avec un art fin, appelé l’étranglement intermittent : serrer, lâcher… serrer, lâcher… serrer, lâcher… Il n’y a rien de plus efficace pour briser une société. Accrochée ainsi par le cou, elle ne pense plus qu’à respirer et de la sorte la vie n’est plus pour elle qu’une façon de survivre en attendant la fin… ou le miracle. On ne se regarde pas respirer sans courir le risque de ne plus savoir le faire.

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La casbah d’Alger, quelques jours près l’assassinat de neuf policiers par des militants islamistes et la proclamation de l’état d’urgence en Algérie, 11 février 1992. Crédit: Abdelhak SENNA/AFP

Et en même temps… la banalisation

Il me revient en mémoire les débats intenses que la question avait soulevés en 1989 (il y a un tiers de siècle !) avec l’affaire du collège de Creil, en 2003 autour des auditions et des conclusions de la commission Stasi, et depuis, de temps à autre, en réaction à ce que l’actualité a charrié de faits divers en rapport avec l’islamisme, ses trouvailles et ses embuscades. Avec le temps qui sait aggraver les maux qui n’ont pas été traités à leur début et la lassitude qui démobilise tant les braves gens, la question du voile a été noyée dans des questions extrêmes, soulevées comme dans un ouragan par la progression vertigineuse de l’islam dans la France laïque et le déferlement de migrants sur ses terres, conséquence des guerres et des crises qui ravagent plusieurs pays musulmans sinon tous (Syrie, Irak, Yémen, Liban, Afghanistan, Libye, Mali, Somalie, Algérie, Tunisie, Tchad…), mais pas seulement : la France a aussi mis du sien pour se mettre elle-même dans cet état de mort imminente, par bravade, par impuissance assumée, par timidité, avec l’idée peut-être qu’une fois arrivée au fond de la tombe elle saura donner un bon coup de talon et remonter plus forte, plus belle. Oui mais quel talon, le gauche ou le droit ? Quand on ne distingue pas la cause de la finalité d’une chose, on s’offre au premier guide venu. On pourrait suivre les célèbres Inconnus et dire à la France : « C’est ton destin. »

Avec Macron, champion incontesté du et en même temps et de la mondialisation heureuse, la question du voile a tout simplement disparu des radars mainstream. Pour lui, le voile est une autre façon d’être heureux et de vivre comme un poisson dans l’océan. La question n’avait plus de raison d’être à la « une », le voile s’était banalisé dans les territoires au-delà du périph et gagnait tranquillement les quartiers huppés du centre, puis les services publics, les universités, les institutions, qui, dit-on mais c’est à vérifier, préféraient regarder ailleurs, de peur de blesser les nonnes inspirées en chemin vers la béatification ou de braquer d’éventuelles apprenties kamikazes. Rien en ces trente dernières années, à vrai dire peu glorieuses, n’a dans ce pays poussé plus vite, plus haut, plus fort que le voile porté pourtant par de frêles jeunes filles inconscientes du drame qui les accompagne. Il est un made in France qui ne doit rien à son ancêtre, le voile d’importation, lequel n’a plus cours en France, il n’est porté que par quelques antiques chibaniyas coupées du monde et par les touristes du Maghreb qui viennent visiter leurs familles expatriées et faire du shopping. La différence n’est pas dans les modes, mais dans la façon de les vivre, le made in France est porté comme un drapeau de 14-Juillet flambant neuf et l’étranger se porte par simple habitude domestique.

Cette chose nommée islamisme par les uns, islam par les autres, terrorisme par la police, s’est répandue dans le pays comme feu dans la prairie

J’avoue que j’ai été surpris, gêné même, lorsqu’Élisabeth Lévy m’a demandé d’écrire un texte sur le voile. Notez au passage qu’il n’est plus nécessaire de préciser la nationalité et la religion de ce tissu, le mot voile suffit à lui seul pour savoir de quel voile on parle. Je me suis interrogé sans trouver de réponses. Que dire qui n’ait été déjà dit, écrit, fait et refait, et au final retourné contre les lanceurs d’alerte, les hérauts, les victimes. Ce que je peux ajouter c’est qu’il est urgent de voir que la bataille du voile a été remplacée par d’autres batailles, le tchador, la burqa, le burkini. L’islamisation en mode radical va bon train en France, bien mieux qu’hier, et l’émigration clandestine ne s’est jamais mieux portée. De nos pays du Sud, on le voit bien, tous nos jeunes prennent la mer pour l’autre rive, laissant derrière eux un vide qui d’année en année grossit et avale nos derniers espoirs de voir nos économies faire enfin de l’économie, fabriquer des choses et les vendre et pas seulement des chômeurs et des pénuries, et les voir sortir du social qui entretient la faillite et fait de la dépendance une valeur digne. Quelle affaire que ces bras utiles ici qui vont faire les bras inutiles là-bas. Quand un jeune disparaît ici, on ne court pas les commissariats et les hôpitaux, on entre en contact avec ses copains pour savoir où, quand et comment il a pris la mer, s’il est déjà arrivé et s’il a donné signe de vie. Le rythme des départs n’est ralenti que par la pénurie des barques et des moteurs. La demande a explosé, les fabricants de chaloupes et de cercueils ont du mal à assurer, gênés eux-mêmes par la pénurie et la cherté du bois d’œuvre.

Comme je ne sais que dire de plus sur le voile français, je vais vous parler du voile algérien. Vous ferez vous-mêmes la comparaison, il y a sûrement des parallèles intéressants à faire.

L’islamisation en Algérie est aussi passée par le voile

Le premier voile en Algérie a été observé un jour du printemps 1976 dans une proche banlieue d’Alger, pas dans un collège comme à Creil, mais dans une école élémentaire sans eau ni électricité, bondée d’enfants comme une couveuse de poussins. Ce jour étrange, une élève s’est présentée en classe avec un voile sur la tête et une robe sac qui la dissimulait entièrement. De loin, elle ressemblait un peu à Casper the Friendly Ghost, un peu à la pâle Mercredi Addams. Stupeur, émoi, questions. La presse s’est emparée de l’affaire pour la triturer dans tous les sens, elle voulait comprendre et investiguer pour le compte de la police. La gamine ne s’est pas démontée, elle a crânement répondu qu’elle était une vraie musulmane et qu’Allah Akbar tuera celles qui ne portent pas le voile, ne font pas la prière et le ramadan, puis elle a récité un verset coranique qui a clos la discussion. Qu’une gamine parle de religion c’était nouveau, aussi bien qu’un imam, c’était du jamais-vu. En ces temps de socialisme révolutionnaire et de volontarisme au quotidien, la religion était l’affaire des vieux et des vieilles exclusivement. Le mot islamisme a été prononcé mais personne ne savait à quoi il renvoyait. Après cent trente-deux années de colonisation chrétienne et quinze autres années de socialisme athée, on avait un peu oublié que nous étions musulmans. D’autres ont mis en cause les feuilletons libanais et égyptiens que la télé du Parti diffusait à heures fixes tous les soirs pour soutenir la cause palestinienne. Sur cet argument, on innocenta la gamine, la pauvre aurait été droguée par ces satanés films, où les baisers d’amour sont coupés par la censure, mais pas les prières de masse et les appels à l’extermination des juifs.

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Plus tard, des experts anonymes ont trouvé une meilleure explication. L’islamisme serait arrivé chez nous avec les profs d’arabe que le ministère de l’Éducation nationale avait recrutés en masse au Moyen-Orient pour mettre en œuvre la politique d’arabisation du pays décidée par le quatrième congrès du FLN, visant à réinsérer la fière Algérie dans la grande nation arabe agressée par l’impérialisme américain et le sionisme juif. Dans une résolution annexe, il a été précisé que l’arabisation s’accompagnerait de l’éradication du berbère ancestral, du français colonial et de toute idée déviante, apocryphe et autre.

L’occasion était trop belle, les pays arabes sollicités en avaient profité pour nous fourguer leurs plus mauvais profs et leurs fichés S+++. Arrivés à demeure, on leur donna des logements, des salles de cours et nos enfants à arabiser, tout émerveillés de voir pour de vrai les Moyen-Orientaux qu’ils voyaient à la télé tous les soirs. Ils les arabisèrent et en prime les convertirent à l’islam moderne, suivant la voie des Frères musulmans, celle de l’école wahhabite de Djeddah ou celle de la très docte université d’El Azhar. Il y avait à comprendre par-là que l’arabisation-islamisation produirait à trois niveaux, des exécutants en bas, des techniciens au milieu, des stratèges de haut vol au sommet. C’était la théorie du ministère, qui croyait que tout allait pour le mieux dans ses écoles sans eau ni électricité, que les enfants étaient heureux d’apprendre la langue de nos ancêtres les Arabes et que les parents débordaient de gratitude envers le camarade président. Il ignorait que ses écoles étaient sur un autre chemin, celui du grand remplacement. En vrai, personne ne s’inquiétait puisque personne ne savait et ne disait la vérité. Si on y avait regardé, on aurait vu qu’il sortait de ces batteries scolaires de moins en moins de petits Algériens et de plus en plus de petits Moyen-Orientaux verts, parlant avec l’accent égyptien, yéménite, syrien, irakien, palestinien. Les parents n’y virent que du feu. Les élèves recevaient aussi des leçons de taqiya et de dénonciation des parents. Ce n’était ni étrange ni répréhensible au fond, les hommes, comme les animaux, reconnaissent comme leurs tous les petits qui vivent sous leur toit et mangent à leur table, même s’ils ne leur ressemblent pas et font montre d’une tendance à la violence qui avait peu à voir avec la puberté précoce et la jalousie enfantine.

Le mondialisme libéral, terreau de l’islamisme?

Pendant ce temps, le pouvoir et ses commissaires politiques continuaient de s’adonner avec fougue et passion au progressisme révolutionnaire puis, en 1994, à la faveur d’un coup d’État suivi d’un train de réformes radicales menées avec les encouragements du FMI, ils se convertirent à la religion mondialisée de l’argent à tout prix.

Et fatalement vint la guerre, les enfants avaient grandi et les parents avaient vieilli et s’étaient appauvris. Ils étaient sur des courants divergents. Les guerres des islamistes contre les gens commencent toujours au sein des familles, puis gagnent la rue, les institutions, embrasent le pays et se poursuivent à l’international. La solution est évidemment à l’école, le centre vital,  qu’il faut mettre sous bonne garde, interne et externe, à l’abri de tous, du concierge au ministre, des enseignants aux parents. L’école c’est quand même le trésor de l’humanité et l’avenir du monde.

Cette chose, un peu ovni de cinéma, un peu vieille histoire du bazar, nommée islamisme par les uns, islam par les autres, terrorisme par la police, s’est ensuite répandue dans le pays comme feu dans la prairie et nos enfants, devenus jeunes gens à barbe, sont allés à Peshawar, Djeddah ou Khartoum faire des « post-graduations » et des stages pratiques pour rejoindre la Grande Armée d’Allah, véritable fourmilière marabunta planétaire. Les intellectuels partaient en Arabie apprendre le beau métier de prédicateur, en zone islamique pour faire du rappel à l’ordre ou, après deux années d’études supplémentaires, en zone chrétienne avec l’une ou l’autre mission : remettre les émigrés dans le droit chemin, former des formateurs et des imams, apprendre à la communauté à occuper le terrain, à convertir les kouffars, à se comporter en seigneurs et maîtres en leurs demeures, constituer des incubateurs et des start-up pour fabriquer les outils de demain. Le chantier est vaste, les spécialités nombreuses. Normal, il s’agit quand même de conquérir des pays et des continents et de les administrer selon la loi d’Allah et Allah est exigeant, wallah.

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C’était ma courte histoire du voile. Aujourd’hui, nous sommes arrivés à un tel degré de proximité et de familiarité avec nos maladies, nos peurs, nos idées frelatées, et celles de ceux qui empoisonnent notre espace vital, que nous ne les voyons plus et que nous ne savons plus comment appréhender la distance qui nous sépare du point de basculement dans le désespoir, la folie ou la mort. C’est une question que je me pose souvent : un piège dans lequel on est pris depuis longtemps et pour longtemps, voire définitivement, est-il encore un piège ou ne fait-il pas déjà partie de notre anatomie, par intégration, assimilation, ingestion, minéralisation ? Ça doit être affreux pour un honnête homme de se coucher heureux le soir et de se réveiller le matin métamorphosé en islamiste plein de noirceur. Kafka au secours ! Qui ou quoi saurait le restituer à lui-même dans sa pleine liberté ? C’est notre question pour les années à venir.

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Décembre 2021 - Causeur #96

Article extrait du Magazine Causeur


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est un écrivain algérien.

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