La cinquantaine venue, John Wayne affronte les prémisses de la décrépitude ainsi qu’un cancer des poumons. Mais qui pourrait être perçu comme une malédiction est précisément ce qui va le sauver. Histoire de Rio Bravo.


 

Nous ne parlerons pas des années d’enfance de John Wayne. Son père, ruiné, achète une bicoque dans le désert des Mojave où il décide de faire pousser du maïs. Pas d’eau courante, pas de gaz, pas d’électricité. Voilà qui forme le caractère. Il en faudra à John pour s’imposer à Hollywood après des années de galère où il sera successivement accessoiriste, puis cascadeur et, enfin un acteur que personne ne remarque dans des films que tout le monde a oublié. Il tentera même de monter sur scène au théâtre. Nouvel échec : pour vaincre sa timidité, il a vidé une bouteille de vodka et au lieu de donner la réplique aux autres acteurs, il ne cesse de demander : « Mais qu’est-ce que je fous là. Et d’ailleurs où suis-je ? »

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Heureusement pour lui, John Ford l’a à la bonne. Et des années durant lui trouve des petits rôles. Wayne, dit Luc Moullet, offre la particularité d’avoir été la première star à retardement, après huit ans de premier rôle et soixante films dans l’anonymat, préfigurant en cela Lino Ventura. La comparaison est bien venue : Lino Ventura est notre John Wayne. Entre parenthèses, si vous n’avez pas vu Un papillon sur l’épaule de Jacques Deray, metteur en scène très sous-estimé, mais oui c’est lui qui a tourné La piscine, vous êtes passé à côté de Lino Ventura. Et, franchement, c’est minable pour un cinéphile.

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Mais revenons à Luc Moullet et à John Wayne. On peut dire que jusqu’en 1946, l’année de Red River (son premier rôle de vieux), John Wayne n’a pas eu de jeunesse ou qu’il l’a consumée dans des westerns improbables ou, mieux encore, qu’il haïssait son image de jeune cow-boy coïncidant avec sa médiocrité.

L’homme malade à cheval

Et voici qu’avec la cinquantaine, la décrépitude se fait sentir, ainsi que les prémices d’un cancer des poumons. Ce qui pourrait être perçu comme une malédiction est précisément ce qui va sauver John Wayne. Dans Rio Bravo, note Luc Moullet, Wayne est certes encore le héros, mais il a vieilli, il a besoin d’apprendre ce qu’est la dépendance : avant la fin du film, il doit accepter l’aide d’un vieil infirme, d’un ivrogne, d’un punk et d’une fille de saloon. C’est toujours le vieux principe : « He stops to conquer » : il faut un handicap qui rende l’acteur sympathique au spectateur. Avec Wayne, ce sera la vieillesse, la déchéance physique sans pour autant que rien ne l’arrête. Dans son ultime film, Le dernier des géants (1976) de Don Siegel, on le voit encore, cancéreux en attente de la phase terminale, grimper sur son cheval à soixante-neuf ans et régler ses comptes avec son colt 45. La boucle est bouclée : Wayne assume pleinement la thématique de la décrépitude dans ce chef d’œuvre crépusculaire tourné par Don Siegel, lui aussi sur le point de mourir. Don Siegel dont chacun sait ou devrait savoir qu’il a été un maître pour Clint Eastwood. Vous vous souvenez de Siegel en barman dans Frissons dans la nuit de Clint. Si non, ne vous privez pas de ce plaisir !

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Marie m’assassine. Je la laisse faire.

Avec une moue dédaigneuse, Marie me dit :

– J’ai lu les premières pages de ton John Wayne…
– Et alors ?
– Ça date un peu (il est vrai qu’elle a cinquante ans de moins que moi). Tu vas passer pour un vieux schnock qui empile les anecdotes et qui effleure les sujets sans les approfondir (je reconnais dans le ton de sa voix l’ex-khâgneuse).
– Approfondir, m’appesantir, faire du didactique, c’est pas mon truc. Je trouve même que c’est plutôt vulgaire.

L’underplaying, c’est tout un art

Dans mon for intérieur, je me demande : « Pourquoi les femmes veulent-elles toujours qu’on approfondisse ? » Par décence, j’évite de répondre à la question. Et pour lui donner le beau rôle je lui propose de me suggérer quelques idées.

– Il y a d’autres acteurs comme Gary Cooper ou James Stewart qui cultivent ce que tu nommes l’underplaying. C’est très efficace. Mais d’où vient cette théorie que moins tu joues, meilleur tu es ?

Je sens qu’il va falloir que je lui explique la théorie de Lev Koulechov. Elle me regarde, attentive. Attendrissante. Je lui pose la question :
– Tu as entendu parler de Koulechov ?
– Vaguement…
– Bon. Alors écoute-moi bien et tu vas tout piger.
– OK. Boss…

Marie n’est jamais si attirante que lorsque je capte son attention, ce qui arrive de plus en plus rarement. Normal après plus de trois ans de vie commune. Les vieux radotent et les jeunes n’ont rien à dire. Mais on s’y fait. J’appuie donc sur la touche Koulechov de mon jukebox.

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