John Wayne n’est pas mort. Et quand bien même il l’aurait été, Roland Jaccard l’aurait ressuscité (3/6).


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Au café, Jennifer me raconte que Louane, son idole, a vécu des ruptures difficiles, mais qu’elle a toujours essayé d’aller de l’avant. J’approuve, bien sûr. Il faut toujours approuver les filles de vingt ans. « Oui, ajoute-t-elle,  elle s’est fait larguer plein de fois, mais elle a toujours réagi comme moi en se disant ‘Quel con !’ » J’approuve encore. Jennifer me dit que pour se changer les idées, Louane sort les pots de glace et regarde Love Actually. Mais quand on a un chagrin d’amour ça ne suffit pas. La seule solution, c’est le temps. Mais c’est trop long. Nous on appartient à une génération qui n’a pas le temps de vivre des chagrins d’amour. On n’a pas le temps de se laisser mourir deux semaines sur un canapé en regardant Netflix. Alors, intrigué je lui demande : « Vous faites quoi ? » Elle me regarde droit dans les yeux : « C’est pas compliqué : on cesse de se morfondre et on refait surface. Généralement, c’est deux semaines de léthargie. Après, on recommence à prendre une douche, puis à manger. On a perdu quelques kilos : c’est chouette ! »

Pas de quoi faire un film sentimental, même français, me suis-je dit. Où est passé François Truffaut ? Tiens, j’y songe : il n’y a jamais de chagrins d’amour chez Godard. Louane lui aurait plu. J’entends d’ici les ricanements de John Wayne.

D’une Lou l’autre

Louise Brooks, elle, avait la conviction que sa carrière s’arrêterait en 1938. Ce fut le cas. Celle de John Wayne n’avait pas encore débuté. Elle patinait dans des westerns de série B (il en avait tourné quatre-vingts) jusqu’à ce qu’il rencontre Louise sur le tournage de  Overland Stage Riders. Ils avaient à peu près le même âge. Mais les filles ont toujours une longueur d’avance et les garçons un train de retard. John Wayne allait encore en rater de nombreux, avant de devenir une star dans le ciel hollywoodien. Louise Brooks, elle, se préparait à une déchéance sans fin. La nature n’est pas très généreuse avec les femmes. Elle fut particulièrement cruelle avec Brooksie la stérile.

Louise Brooks avait grandi au Texas où elle avait connu de vrais cow-boys ivrognes et débauchés qui sortaient leur revolver pour un oui ou  pour un non.  L’idée de tourner dans un western typiquement hollywoodien l’écœurait. Elle exécrait le toc. Mais quand George Sherman, le réalisateur de Overland Stage Raiders, lui présenta John Wayne et qu’elle leva ses yeux vers lui qui mesurait plus d’un mètre quatre-vingt-quinze, elle reconnut aussitôt le héros de toute une mythologie à laquelle, miraculeusement, il donnait vie. Pour l’intimider, il lui fit une démonstration de tir au colt 45, faisant voler l’une après l’autre des pièces d’un dollar posées à cinquante pas sur les branches d’un arbre. Louise avait enfin trouvé un vrai cow-boy : grand, sexy et doué d’un puissant magnétisme. Et capable de dire sans bomber le torse : « Quand on rencontre une fille, les ennuis commencent… »

John Wayne, « un être parfaitement beau »

Ce ne furent pas des ennuis, mais une catastrophe. Ni Louise Brooks, ni John Wayne ne parvinrent à sauver le film, raté du début jusqu’à la fin. Louise adorait Wayne, mais elle ne supporta pas l’humiliation de tourner cette daube bourrée de tous les clichés sur les cow-boys et les westerns. Overland Stage Raiders fut la goutte d’eau qui fit déborder le vase. Elle ne tourna plus aucun autre film. Dix ans plus tard, avec La Rivière rouge de Howard Hawks, John Wayne s’impose enfin. Certes, ce n’est pas encore La prisonnière du désert, ni Rio Bravo. La consécration aura tardé à venir, comme si Wayne avait gardé ses chefs d’œuvre, Le dernier des géants notamment, pour la fin, alors que Louise Brooks avait tout donné dès sa rencontre avec Pabst, à vingt ans, demeurant à jamais une fille perdue.

Retirée à Rochester, elle écrira dans ses Mémoires : « Au cours des treize ans que j’ai passés dans le monde du cinéma, j’ai étudié la façon dont les stars qui régnaient à Hollywood exerçaient leur pouvoir. Le premier objet de mon étude fut la reine Gloria Swanson, qui malmenait les gens comme si elle leur lançait des quilles. La deuxième fut le roi Clark Gable, qui portait sa couronne d’une manière humoristique, comme s’il s’en excusait. Mais à présent, voilà que je me trouvais pour la première fois devant un duc qui était né pour régner. En fait, John Wayne correspondait à la définition que Henry James a donnée de la plus grande des œuvres d’art : un être parfaitement beau. »

Ce n’est pas un hasard si John Wayne, de son vrai nom Marion Morrison, fils d’un pharmacien irlandais, a été surnommé « The Duke ». Son chien, lui, s’appelait : « Little Duke ».

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