Tout écrivain écrit son autoportrait. Dans la lignée de Dante et Leiris, Eric Poindron nous livre L’ombre de la girafe.


 

L’ombre de la girafe d’Eric Poindron, c’est son Âge d’homme, vous savez, celui de Michel Leiris qui voulait faire son autoportrait comme Dante, perdu à trente-trois ans au milieu de la Forêt Obscure. Leiris se donnait un an de plus. Poindron une quinzaine d’années. Les hommes ont besoin de faire le point un peu plus tard, désormais. C’est l’espérance de vie qui augmente. Ou qui augmentait, d’ailleurs. Les derniers chiffres dans les démocraties de marché soumises à des stress climatiques de plus en plus importants nous indiquent que nous allons plutôt vers notre fin prématurée, dans un déni total, mais vers notre fin. Comme les girafes dont il est question dans le livre pétillant de Poindron qui ne parle pas d’écologie ou plutôt si : celle de l’imaginaire. Nos imaginaires sont eux aussi colonisés par la laideur marchande et il faudrait dans ce domaine-là également une démarche écologique comme le recommande Annie Le Brun dans Ce qui n’a pas de prix (Fayard), son dernier et bouleversant essai sur l’art contemporain comme reflet de la catastrophe marchande et environnementale en cours, comme produit logiquement issu de et par cette catastrophe…

Un animal que l’on a envie de câliner 

On s’éloigne d’Eric Poindron ? Pas tant que ça. Si son livre n’est pas un essai sur les girafes, les girafes y jouent la métaphore de la poésie, c’est à dire quelque chose qui ne ressemble à rien, qui semble presque extra-terrestre mais à la fois plein de maladresses, de naïvetés et de douceur. La girafe est cet animal que l’on a envie de câliner mais que son cou de géante empêche de se pencher. C’est sans doute difficile de trouver plus belle figure d’un amour impossible à donner et à recevoir.

Comme Eric Poindron est d’une exquise politesse dans la vie et dans ses livres, il fait semblant de sourire. Ou plus exactement, il sourit vraiment parce qu’il n’aime pas jouer de ses mélancolies de manière trop ostentatoire. Elles sont pourtant discrètement présentes dans ce portrait de l’artiste qui connaît le vrai goût du passage du temps. Les décennies s’égrènent dans une autobiographie fantasque à la recherche du père et du grand-père, dans la région du berceau familial : la Champagne. L’auteur se demande ce qu’il a bien pu faire des années d’une existence qui passent et repassent sous nos yeux, dans le désordre. Eric Poindron voudrait bien les collectionner, ces années, comme dans un cabinet de curiosités: et de vingt, et de trente, et de quarante, et de cinquante. Il nous les montre comme ça mais, évidemment, lui, il a la gorge serrée, l’air de rien. Prenez ce livre, si vous voulez, comme un divertissement drôle, généreux, amical et érudit. Vous en saurez un paquet sur les premières girafes montrées en France, sur les Naturalistes perdus en conjectures qui transformaient leurs description en poèmes de Francis Ponge. Oui, ce livre est incontestablement tout cela.

« Je suis un mensonge qui dit toujours la vérité. »

Pourtant, c’est surtout le récit d’un homme qui se raconte, avec ses rêves et ses manières d’enchanteur qui sait varier ses métamorphoses, ses inquiétudes déguisées en chasse aux chimères. Il n’a pas oublié pas la phrase de Cocteau: « Je suis un mensonge qui dit toujours la vérité. » Ou celle de Neruda: « J’avoue que j’ai vécu. »

On vous parlait de Leiris, pour commencer. Leiris voulait trouver dans l’écriture, l’ombre de la corne du taureau. Eric Poindron, c’est celle du cou de la girafe. Ca a l’air plus léger, mais c’est bien d’ombre, dans les deux cas, qu’il s’agit.  Cette ombre dont on ne sait plus, dans nos vies hâtives, si elle recèle le danger ou le repos, la mort ou la rêverie estivale de la sieste quand défilent dans un demi-sommeil des caravanes foraines, des petites filles qu’on a aimées, la cloche qui sonne trois heures de l’après-midi, ce temps aboli sous les branches des étés perdus.

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