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L’honneur est-il sauf?

L'honneur, une valeur démodée

L’honneur est-il sauf?
"Barry Lyndon" de Stanley Kubrick (1975), REX FEATURES/SIPA Numéro de reportage : REX43010132_000002

Plutôt vivre à genoux que mourir debout ? Nous ne sommes plus disposés à risquer notre vie pour venger une offense et nous ne considérons plus que notre honneur a été profané parce qu’un idiot nous a insulté dans la rue. L’honneur du gentilhomme est enfoui dans les ruines de l’Ancien Régime et le point d’honneur date pour nous d’un autre temps. Mais pour autant, l’honneur est-il mort ?


Le philosophe allemand Arthur Schopenhauer nous donne cette définition : « L’honneur est, objectivement, l’opinion qu’ont les autres de notre valeur, et, subjectivement, la crainte que nous inspire cette opinion ».

Dans un système aristocratique, l’honneur est la valeur accordée à une personne en fonction de son rang dans la société, rang symbolisé par l’emblème décorant son écusson. C’est un signe de distinction et de supériorité. Il impose des règles, un code d’honneur. Ces règles ne tiennent pas au mérite personnel. L’individu est estimé d’abord pour son rang social, sa lignée, ensuite seulement pour ses actions, par lesquelles il doit conserver cet acquis.

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Pour défendre son honneur on mettait sa vie en jeu. Un général romain n’hésitait pas à se jeter seul sur ses ennemis et à mourir avec eux en les vouant aux dieux des enfers. Un samouraï humilié se donnait la mort dans un sacrifice rituel, le seppuku. La valeur symbolique de l’honneur l’emportait sur l’intérêt vital. Étrange idée, observe Schopenhauer, que celle qui nous fait préférer la mort à l’infamie… Et lorsque Rodrigue provoque en duel le père de Chimène pour laver une offense, c’est une passion amoureuse qu’il est prêt à sacrifier.

L’individu qui vit coupé du passé, des traditions, (…), se retrouve malgré lui dans la position du travailleur et du colonisé dont la philosophe Simone Weil disait qu’ils souffraient d’une privation d’honneur soit parce qu’ils avaient perdu le souvenir de ce qui les grandissait, soit parce que la société qui les opprimait ne laissait rien filtrer de leur mémoire

L’honneur ne serait-il que puérile vanité ? Non, car il est un mobile très efficace. Il est à l’origine de maints exploits guerriers ; il est, si l’on en croit Montesquieu, le principe des gouvernements monarchiques. Un noble, remarquait aussi Montesquieu, peut désobéir à son roi si les ordres à exécuter heurtent son code d’honneur. Le capitaine Crillon, au service d’Henri III, refusa d’assassiner le duc de Guise, mais proposa de l’affronter. Voilà comment un préjugé de caste corrige les dérives du pouvoir. C’est donc à raison que les philosophes conservateurs, depuis Edmund Burke, refusent de céder au dénigrement systématique des préjugés.

Qu’en est-il en démocratie ? Les valeurs de caste peuvent difficilement avoir cours dans une société qui exige le même respect pour tous. De fait, l’individu moderne rejette les lois de l’honneur lorsque son désir et son intérêt le portent dans une autre direction. À mesure que les hiérarchies sociales s’estompent et que les liens de la famille se desserrent, les sentiments évoluent. Un mari trahi par son épouse éprouve moins un sentiment de déshonneur qu’une vexation intérieure. L’homme moderne n’est pas déshonoré par la faute d’autrui, comme cela reste le cas dans certaines communautés où l’honneur familial est encore en vigueur. En revanche, on peut se déshonorer soi-même.

L’honneur existe encore

L’honneur s’est individualisé. Il tient désormais à des qualités intrinsèquement liées à l’action de la personne, à sa compétence, au fait qu’elle mérite sa réputation. L’honneur n’est plus une valeur de caste, mais il s’inscrit dans une logique d’exposition au regard des autres, d’évaluation collective, de reconnaissance et de prestige social.

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Cependant, s’agit-il encore de l’honneur ? Certains sociologues, comme Peter Berger, préfèrent considérer que l’honneur a été remplacé par « la dignité », qui est un tout autre concept puisque l’honneur repose sur une essentialisation des différences, tandis que la dignité est une négation de toute différenciation. La philosophe Alice Le Goff pense, au contraire, que l’homme (ou la femme) qui lutte pour sa dignité défend en même temps son honneur. La qualité « distinctive » qui est à la base de l’honneur n’est plus liée à une essentialisation sociale, mais découle de notre appartenance au genre humain ; en somme, notre humanité nous « oblige ».

Si l’on suit ce raisonnement, l’honneur ne disparaît pas, mais il se déplace. Il devient une valeur éthique. L’homme (ou la femme) moderne s’honore d’agir pour défendre des valeurs universelles, « l’universel » occupant ici une position de transcendance éthique. Dans ces conditions, on peut encore compter sur l’honneur national, l’honneur d’une nation étant, en effet, lié à la défense des valeurs qu’elle prétend incarner symboliquement. Il est d’ailleurs naturel, comme le remarquait Tocqueville, que la démocratie débouche sur l’honneur national : quand il n’y a plus de titres différenciés au sein de la société, c’est la nation dans son ensemble qui doit se distinguer des autres.

Les codes d’honneur « à l’ancienne » ont disparu. Mais le principe n’a pas été atteint dans son fondement : nous pouvons encore, individuellement ou collectivement, régler nos conduites sur des valeurs qui nous distinguent en quelque façon. Le problème est que nous vivons aujourd’hui dans un monde qui se décline en termes de mobilité, changement, déracinement, adaptabilité, recyclage. L’individu qui vit coupé du passé, des traditions, du souvenir de sa grandeur d’antan, se retrouve malgré lui dans la position du travailleur et du colonisé dont la philosophe Simone Weil disait qu’ils souffraient d’une privation d’honneur soit parce qu’ils avaient perdu le souvenir de ce qui les grandissait, soit parce que la société qui les opprimait ne laissait rien filtrer de leur mémoire.

Les politiciens sont à l’image de cette « société liquide » (Zygmunt Bauman), lorsque, par pragmatisme, ils oublient leur famille politique et renient leurs engagements, comme si l’adaptabilité était désormais la qualité suprême sur laquelle ils demandaient à être jugés.

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Il n’y a pas d’honneur sans une identité symbolique que l’individu cherche à incarner pour garder « la tête haute ». Cette identité symbolique, qui était dans les sociétés d’ordres une identité institutionnelle (inscrite dans une devise ou sur un blason), prend d’autres formes à l’ère de l’individu. Aujourd’hui, l’image de soi constitue un référent à valeur normative qui représente à la fois ce que l’individu désire être pour lui-même, ce qu’il désire que les autres voient en lui et ce que les autres doivent voir en lui pour l’estimer « à sa juste valeur ».

Mais qu’il s’agisse du souvenir d’une grandeur passée (des luttes syndicales d’autrefois qui sont l’honneur des mineurs du Nord par exemple) ou d’une image de soi liée à des principes jamais reniés, il est nécessaire que cette idée directrice trouve un ancrage dans un espace symbolique qui surplombe les contingences de la vie et l’adaptation à un environnement en perpétuelle mutation. Ce qui pose problème sur ce plan, c’est moins la démocratie en elle-même que la disparition progressive des espaces symboliques d’identification, liquéfiés dans le grand bain libéral-mondialiste.

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Né en 1969, ancien élève de l’École normale supérieure (Paris, rue d’Ulm), agrégé de philosophie, docteur de la Sorbonne, maître de conférences à l’Université de Strasbourg. Auteur d’une dizaine d’ouvrages dont "La culpabilité, essai de démystification" (Editions Kimé, 2019.)

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