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Guerre en Ukraine: qui va lâcher le premier?

Guerre en Ukraine: qui va lâcher le premier?
Un combattant de l'unité spéciale Akhmat dans la ville de Severodonetsk, 29 mai 2022 © Alexander Reka/TASS/Sipa USA/SIPA

La ville de Severodonetsk, dans l’est de l’Ukraine, fait l’objet d’une bataille féroce. L’analyse du conflit de Gil Mihaely.


La bataille pour Severodonetsk est le point culminant de ce que la Russie a annoncé comme la deuxième phase de son « opération spéciale » en Ukraine. Les deux belligérants ressemblent à des boxeurs qui après 11 rounds, épuisés et tuméfiés, s’accrochent l’un à l’autre tout en essayant d’assener des coups de moins en moins précis et puissants. Les Russes avancent très lentement et les Ukrainiens résistent tantôt en reculant, tantôt en lançant des contre-offensives. Dans ce qui est devenu une guerre des volontés, il reste à déterminer laquelle se brisera la première.

Poutine, qui ne semble pas privilégier pour le moment une option diplomatique et politique, mise toujours sur son armée pour briser les Ukrainiens. Ça pourrait se produire, mais ce n’est pas l’unique scénario possible. En fait, si les Ukrainiens arrivent à tenir bon face à l’offensive russe actuelle, ils ont des chances de mettre la Russie en échec car celle-ci ne pourrait, avant longtemps, monter une opération d’envergure en Ukraine. Comment peut-on affirmer cela ? Essentiellement par l’analyse d’informations difficilement contestables.

Manque d’enthousiasme dans les troupes russes

Le premier élément important est le potentiel combatif des forces russes. Or, il n’y a tout simplement plus de réserves russes importantes derrière les forces engagées. Sans ces réserves, comment envisager l’exploitation des succès sur le front ? Les unités russes engagées ont été rassemblées en découvrant d’autres secteurs clés, facilitant les contre-attaques ukrainiennes.  

Les forces russes engagées à l’Est, entre Popasna et Severodonetsk, sont des amalgames des unités formées à partir de débris d’unités épuisées et abimées dans les batailles de Kiev, Kharkiv ou Mariupol et pas des unités fraîchement arrivées de l’arrière. Les groupes tactiques russes ayant perdu hommes, officiers et matériel après une campagne des presque un mois ont été reformés sans leurs laisser le temps pour se reposer, se rééquiper et intégrer correctement les remplaçants. Cela suggère fortement que la Russie n’en a pas d’autres. Pour le moment, il n’y a pas en Russie de mobilisation importante des troupes russes se préparant à entrer en guerre. Même si Poutine ordonne la mobilisation générale, les troupes fraîches ne commenceraient pas à affluer en Ukraine avant de nombreux mois.

En conséquence, une proportion croissante de soldats russes actuellement engagées en Ukraine, sont soit des conscrits, soit une certaine catégorie de réservistes. Très peu de Russes choisissent de s’engager volontairement pour combattre contre l’Ukraine. Les attaques au cocktail Molotov contre des centres de recrutement des armées russes (incident impensable en Ukraine) sont des indices supplémentaires de ce manque d’enthousiasme pour la guerre. Et s’il est de plus en plus difficile de remplacer les hommes de la troupe, c’est encore plus compliqué quand il s’agit des pertes subies parmi les officiers.  

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D’autres sources, comme des blogueurs militaires russes et des rapports des services de renseignement occidentaux, révèlent l’existence des procédures disciplinaires à l’encontre de soldats et d’officiers ayant déserté ou refusé de combattre. L’ensemble de tous ces éléments dresse le tableau d’une force armée proche de ses limites. Difficile de voir comment l’armée russe peut déployer des efforts importants avant de prendre une pause conséquente.        

Côté matériel, la situation de la Russie n’est pas meilleure. L’utilisation massive de l’artillerie soulève des problèmes d’approvisionnement, car le nombre de pièces d’artillerie n’est pas infini. Comme avec leurs troupes, les Russes se sont vus obligés, pour déployer leur tactique, de concentrer l’artillerie dans les secteurs prioritaires, et ils l’ont fait en les retirant des autres secteurs. Ils ont également puisé des pièces d’artillerie ainsi que des chars (des T-62 ont été observés) dans les anciens stocks de l’ère soviétique. Enfin, les Russes ont probablement puisé dans les dépôts biélorusses pour compenser leurs pertes en blindés. Ainsi, le 31 mai,  l’état-major ukrainien a rapporté que les militaires biélorusses déplaçaient des chars et des véhicules de combat d’infanterie (BMP) depuis des lieux de stockage vers la Russie. Il s’agit très probablement des derniers stocks d’équipement facilement disponibles pour la Russie. Ces informations soutiennent donc la thèse selon laquelle les forces russes ont largement épuisé leurs propres réserves.

La capacité de la Russie à se procurer de nouveaux équipements est très limitée. La Chine ne semble pas prête à lui fournir des armes, et les sanctions internationales privent la Russie de certains composants clés particulièrement nécessaires pour fabriquer les systèmes les plus avancés. L’état de mobilisation de l’industrie militaire russe n’est pas clair et dans le meilleur des cas il faudrait de longs mois avant de pouvoir remplacer au moins en partie le matériel détruit. Les prises à l’ennemi, difficiles à quantifier, ne peuvent pas faire plus que combler quelques brèches ici ou là.

La conclusion est donc que l’armée russe ne peut probablement pas soutenir l’offensive actuelle assez longtemps et la pousser assez loin pour aboutir à un succès d’ordre stratégique : détruire l’armée ukrainienne de l’Est déployée entre le Dniepr et le Donets ou s’emparer d’une ville importante. Elle aurait besoin d’une longue période de préparation avant de monter une nouvelle offensive, laissant à son adversaire le temps de la rendre plus compliquée…

L’Ukraine inquiète quant au soutien occidental

Dans le camp d’en face, après plus de cent jours de guerre, la volonté ukrainienne de se battre est mise à rude épreuve. Des soldats et des citoyens ukrainiens reprochent à leur gouvernement de ne pas assez soutenir les troupes sur le front. De plus, après l’optimisme d’avril/mai lié à l’échec de la première phase de l’invasion russe, certains commencent à douter de leur capacité à l’emporter. Dans certains secteurs, des soldats ukrainiens montrent des signes de démoralisation, comme en témoignait fin mai l’incident près de Severodonetsk au cours duquel des volontaires ont refusé de poursuivre le combat pour protester contre les conditions très difficiles auxquelles ils sont confrontés. Les phénomènes de colère, de sentiment de trahison et de frustration au sein des forces armées ukrainiennes sont réels même s’il ne faut pas en tirer des conclusions hâtives : la France a connu pire en 1917. Mais cela peut devenir dangereux, au fil du temps, et à mesure que l’espoir d’une victoire s’évanouit.

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Les frustrations ukrainiennes face aux retards dans la fourniture de l’aide militaire occidentale et aux refus d’acheminer certaines catégories d’armement, alimentent ces doutes. Et les déclarations comme celles d’Emmanuel Macron (« il ne faut pas humilier la Russie ») font croire aux Ukrainiens que bientôt – si ce n’est pas déjà le cas – leur pays serait sommé de faire des concessions pour mettre fin à la guerre. Il est par ailleurs parfaitement juste de constater que la volonté ukrainienne de tenir dépend étroitement de la volonté de ses alliés – et notamment des États-Unis à leur tête.

C’est probablement sur ce dernier point – l’éventuelle divergence des intérêts ukrainiens, américains, allemands et français – que Poutine souhaite appuyer. Avec les deux premières phases de la guerre touchant à leur fin, et sans capacité de maintenir l’élan militaire sur le terrain, la Russie peut essayer de semer la discorde au sein du camp adverse et décourager les soutiens peu mobilisés pour l’Ukraine. Les conséquences économiques de la guerre et des sanctions sur les économies occidentales, la manière dont les opinions publiques des pays touchées réagissent, jouent un rôle aussi important que les pièces d’artillerie sur le terrain. Faute de pouvoir briser l’Ukraine, le but de Poutine est donc d’imposer des coûts tels à l’Occident qu’il abandonne l’Ukraine.

Severodonetsk n’est pas un objectif majeur. La saisir ne donnera pas aux Russes des avantages pour la suite des opérations. La perdre ne compromettrait pas la capacité de l’Ukraine à conserver ses intérêts vitaux dont le plus important est sa puissance de combat et donc sa capacité d’empêcher la Russie de gagner la guerre.


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est historien et directeur de la publication de Causeur.

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