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La Russie, par-delà le bien et l’humiliation

La Russie, par-delà le bien et l’humiliation
Le sergent russe Vadim Shishimarin écoute sa traductrice lors de son procès à Kiev, 23 mai 2022 © Natacha Pisarenko/AP/SIPA

L’analyse de Noé Morin, spécialiste de la Russie contemporaine, et de Sébastien Boussois, chercheur en sciences politiques associé à l’ULB (Université Libre de Bruxelles)


Devant l’emballement de la guerre en Ukraine, qui d’escalade verbale en escalade militaire menace l’économie et l’intégrité de l’Europe, il serait judicieux de rappeler quelques fondamentaux de l’identité russe. La méconnaissance de la Russie, que les uns dépeignent encore comme l’Empire du Mal et que les autres confondent avec un pays d’esclaves dont l’aspiration à rejoindre l’Occident et la démocratie libérale serait contrariée par un autocratique Poutine, est la pierre angulaire de la guerre de cent ans qui nous oppose à la Russie. Occident, démocratie libérale… Ces termes sont caducs car ils n’appartiennent pas au vocabulaire ni à la pensée russes. 

Alors quelle est cette idée russe, « rousskaya ideïa », qui est le titre d’une conférence du philosophe et théologien Vladimir Soloviev en 1888, lequel voulait déterminer « la raison d’être de la Russie dans l’histoire universelle. » C’est autour de cette question, qui se pose toujours à notre époque, que tourne la géopolitique actuelle et le cortège de conflits ouverts ou gelés qui l’accompagne. 

Historiographie d’une humiliation

La Russie découvre l’Occident à la fin du XVIIème siècle sous l’influence du tsar modernisateur Pierre le Grand. Brusquement, l’intelligentsia russe se trouve arrachée aux conceptions chrétiennes traditionnelles et livrée aux influences étrangères. Du sentimentalisme de Rousseau au rationalisme de Voltaire, la Russie se convertit en un rien de temps aux modes intellectuelles qui traversent l’Europe depuis un siècle déjà. 

En Europe, certains n’hésitent pas à dénigrer cette Russie à peine civilisée s’ouvrant ingénument à la culture occidentale. Point d’orgue de ce mépris, le marquis de Custine, diplomate français de noble extraction, fait paraître « La Russie en 1839 ». Il s’agit d’un recueil de lettres acerbes et dédaigneuses décrivant le pays autoritaire et délabré dans lequel vivent les Russes. La France se régale. Fraichement défaite par les armées du tsar en 1812, la France se trouve une bonne raison de mépriser la Russie. Les Russes ? Un peuple de paysans grossiers et rétrogrades. Leur gouvernement ? Une monarchie absolue tempérée par l’assassinat. La Russie ? Une prison sans loisir, affirmait le marquis de Custine, à court d’encre pour noircir encore ce tableau catastrophique d’un pays haïssable et incivilisé.

Ces lignes, écrites par un homme n’ayant passé en tout et pour tout que trois mois en Russie, nous interpellent. Elles sont la parfaite expression du dandysme occidental cherchant à se rassurer quant à sa supériorité intellectuelle et morale au contact des slaves, peuple rustre et encore imprégné du joug mongol. 

Les fondements d’une histoire qui se répète

Les propos du marquis de Custine résonnent dans notre actualité particulière. Ils pourraient avoir été tenus hier. N’a-t-on pas vu se multiplier, à la faveur de l’arrivée au pouvoir de Poutine, les portraits au vitriol d’un président-autocrate, les reportages à charge contre la Russie, dépeignant à grand renfort d’hyperboles la pauvreté, l’arbitraire, la corruption, la violence et la peur où sont supposément plongés les Russes ? Quiconque s’est rendu en Russie au cours des dernières années sait que ces images sont outrancières. 

De même, lorsque feu le Sénateur américain John McCain comparait la Russie à une pompe à essence, ou lorsque l’administration américaine faisait courir la plaisanterie selon laquelle la Russie était une armée à côté d’une pompe à essence, on peut s’alarmer de leur mépris bien sûr, mais surtout de la légèreté coupable d’un Occident qui méconnaît, méprise et mésestime la Russie contemporaine. 

En effet, le discours poutinien est obsessionnellement bâti autour du thème de l’humiliation – les humiliations en série d’une Russie en voie de développement mise au ban des nations par un Occident défendant jalousement sa puissance. Cette vision victimaire offre à la Russie une ontologie, et à ses agissements sur la scène internationale une légitime défense. Pourtant, les humiliations ne datent pas de l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine – elles sont beaucoup plus anciennes, depuis la « thérapie de choc » des années 1990 – remède douloureux pour faire passer la Russie de l’économie collectiviste au libre marché en quelques années – à la chute de l’Union soviétique en passant par l’oubli du lourd tribut versé par la Russie soviétique pour libérer l’Europe de l’armée allemande. 

Prise de vue aérienne près de Postdam, le 12 novembre 1989. Des Allemands passent de l’Est à l’Ouest alors qu’une ouverture a été effectuée dans le Mur © STEVENS FREDERIC/SIPA Numéro de reportage: 00178980_000001

Avant même que Vladimir Poutine n’arrive au pouvoir, le peuple russe s’était lassé de l’Occident et deux tiers d’entre eux pensaient que l’Occident leur était hostile (ils n’étaient que 44% en 1994 [1]). Le second mandat de Boris Eltsine, avec ses excès, ses manipulations, son cynisme, sera l’humiliation de trop. Elle accouchera de Vladimir Poutine, agent au service de l’idée russe. 

La tentation du retour du slavophilisme

Plus elle se heurte aux portes fermées du club très prisé des nations développées, plus la Russie fouille les tréfonds de sa civilisation pour en dégager les signes d’un destin national particulier. On pourrait faire remonter cette tendance – appelée slavophilisme – aux écrits du moine Philotée de Pskov au XVIème siècle qui souhaitait que Moscou devienne la ‘troisième Rome’ et la capitale de l’orthodoxie impériale après la chute de Rome et Constantinople. 

On pourrait aussi la rapprocher du ‘Raskol’ (schisme), de 1666 après quoi la communauté schismatique des Vieux-Croyants a refusé d’aligner son dogme sur les canons de l’Église grecque, comme le souhaitait le Patriarche russe Nikon qui disait volontiers « Je suis russe, fils de russe, mais ma foi et ma religion sont grecques ». Les Vieux-Croyants, détenteurs autoproclamés de la seule véritable orthodoxie russe, ont subi trois siècles de persécution pour avoir affirmé le contraire… Jusqu’à ce que Vladimir Poutine leur accorde une visite officielle en 2017, la première fois qu’un chef d’État russe se penchait sur leur sort, renouant ainsi avec le slavophilisme ancestral. 

Vladimir Poutine slavophile, donc ? À première vue, l’hypothèse semble extravagante car Poutine est l’homme qui fera entrer la Russie dans l’OMC en 2012, qui exploite à fond les canaux diplomatiques du G8, qui signe (par l’intermédiaire de l’éphémère président Medvedev) les accords de réduction des armements stratégiques New Start en 2008, et qui se propose d’épauler l’administration Bush à lutter contre le terrorisme après les attentats du 11 septembre 2001 en autorisant le survol du territoire russe par l’aviation américaine et l’ouverture de bases militaires américaines en Asie centrale. Ces mains tendues à l’Occident, cependant, ont été systématiquement repoussées. L’intervention de l’OTAN en Serbie en 1999 et le traumatique bombardement de Belgrade, allié politique de Moscou, provoquent l’incrédulité de l’État-major russe qui en déduit que le droit international, c’est de facto le droit des États-Unis d’Amérique. Sentiment confirmé par l’intervention unilatérale de ces derniers en Irak en 2003. 

Avec le légalisme qui les caractérise, les Russes s’étaient imaginés que les Occidentaux se garderaient d’enfreindre certaines règles, notamment la promesse – désormais soutenue par un document déclassifié des archives britanniques, publié en février dernier par Der Spiegel – que l’OTAN ne s’élargirait pas davantage vers l’Est. On connaît la suite. « Ils nous ont menti à plusieurs reprises, ils ont pris des décisions dans notre dos, ils nous ont mis devant le fait accompli. Cela s’est produit avec l’expansion de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord [OTAN] vers l’est, ainsi qu’avec le déploiement d’infrastructures militaires à nos frontières », déclare Vladimir Poutine dans son discours justifiant l’annexion de la Crimée, le 18 mars 2014. 

Le pouvoir russe aime présenter l’impérialisme de la Russie, et dernièrement la guerre en Ukraine, comme la réponse aux camouflets infligés en série à sa politique d’ouverture. En vérité les choses sont plus complexes. 

Mettre fin à cette guerre et aux prochaines

Il y a – faut-il le rappeler ? – un agresseur et un agressé. Nous condamnons sans réserve toutes les violations de la souveraineté des nations, qu’il s’agisse de la souveraineté de l’Ukraine, de la Serbie ou de l’Irak. Cela étant dit, et clairement dit, que faut-il faire ? Les États-Unis d’Amérique et l’Union européenne ont choisi de mener une guerre par procuration à la Russie en livrant aux forces armées ukrainiennes le matériel défensif et offensif nécessaire à la poursuite d’une guerre longue, une guerre de reconquête et non de défense. Le Secrétaire d’État aux affaires européennes Clément Beaune reconnaissait récemment que l’objectif de la France était la « libération totale » de l’Ukraine : qu’est-ce à dire ? Jusqu’où la France et ses alliés entendent-ils soutenir l’effort de guerre ukrainien ? La récupération des territoires conquis depuis le 24 février ? La reprise du Donbass ? La reconquête de la Crimée ? On voit bien que cette guerre de libération est une notion protéiforme, juste si elle contribue à la résistance des Ukrainiens, et dangereuse si elle allait au-delà. Dangereuse pour l’Europe qui comme pendant la Guerre Froide serait le principal théâtre d’un embrasement du conflit. 

Aucune guerre n’est éternelle et celle-ci prendra fin. Quand l’heure sera venue, l’Ukraine amputée se mettra à la table des négociations avec la Russie et les deux parties signeront, dans l’amertume, un accord de cessez-le-feu. Dans l’intérêt et la sécurité de l’Europe, il ne peut être question d’écraser l’Ukraine, ni d’humilier la Russie. Si l’appel du président Macron à ne pas construire la paix dans « l’humiliation » de la Russie est sage – encore faut-il qu’il soit suivi d’effet. 

Le président de l’Ukraine Volodymyr Zelenskyy à Kiev, 9 avril 2022 © Evgeniy Maloletka/AP/SIPA

Les frères ennemis doivent noyer leurs griefs dans un traité solide, pérenne, ne laissant aucune place à l’esprit de revanche. Nous, les Européens, nous savons mieux que personne à quel point les guerres se reproduisent si elles sont conclues par de fausses paix. Si la Russie est incontestablement l’agresseur et qu’il n’est pas question de jouer son jeu, il faut se prémunir maintenant de la guerre prochaine en mettant fin au cycle par lequel la Russie se retrouve irrémédiablement face à l’Europe, et non à ses côtés. 


[1] Nikonov, Vyacheslav. « La Russie et l’Occident : des illusions au désenchantement », Critique internationale, vol. no 12, no. 3, 2001, pp. 175-191.


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est chercheur en sciences politiques associé à l’ULB (Bruxelles) et à l’UQAM (Montréal). Publications récentes: "Les Emirats Arabes Unis à la conquête du monde" (2021, MAX MILO), "Les nouvelles menaces mondiales: La grande pandémie du déni" (2021, Mardaga).

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