Forcément, le prix majoré de l’aller-retour Evreux-Paris incite à prendre la voiture la prochaine fois!


Il était environ 9h20 passé ce lundi 9 septembre au matin, sur le quai de Saint-Lazare, quand je venais de la charmante ville d’Evreux pour me rendre dans les tentacules parisiennes. Marchant avec une certaine nonchalance au sein de cette « France qui se lève tôt » pour aller travailler, j’étais encore sous l’émotion de cette phrase de Montaigne ô combien humaniste et pertinente près de six siècles après, «chaque homme porte la forme entière de l’humaine condition », tirée du troisième chapitre de ses Essais dont je venais de relire une partie dans le confortable siège de seconde classe du train qui m’avais été assigné. 

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« Violation de l’interdiction de vapoter »

En compagnie de mon inséparable vapoteuse, dont j’envisage régulièrement de divorcer, j’ai été tiré de ma rêverie au bout d’une trentaine de mètres, hélé par deux messieurs qui m’ont fermement enjoint à me mettre, « sur le côté s’il vous plaît ! ». Je n’ai même pas songé à demander pourquoi, je me suis immédiatement exécuté, et ce n’est qu’à cet instant qu’ils ont chacun passé leur brassard orange autour du bras, sur lequel était écrit SNCF et je ne sais quoi d’autre, « sécurité » sans-doute. Quel crime avais-je donc commis, me suis-je alors demandé, brave citoyen que je suis, moi qui m’étais acquitté du billet de 19 euros qui m’avait valu une place assise en seconde classe?

SNCF-interdiction-vapoterDepuis peu, un décret est passé stipulant une « interdiction de vapoter sur les quais », m’a alors informé mon interlocuteur principal (le second ne pipant mot), un trentenaire issu de la « diversité », mesurant près de deux mètres donc plus grand que moi, qui semblait presque rassasié d’avoir chopé le grand dadais que j’incarnais. J’ai naturellement invoqué ma naïveté, énonçant le fait que « je ne savais pas » que ce fameux décret existait, ce qui était la pure vérité. C’était comme parler à un mur: l’agent prenant son rôle très à cœur, le crime que j’avais commis valait bien d’être traité, pendant quelques minutes au moins, comme un potentiel trafiquant de drogues dures. J’ai néanmoins essayé à nouveau, arguant de mon ignorance de cette nouvelle loi, et suggérant que mes deux gardiens de la sécurité des quais pourraient pour cette fois « passer la crème ».

Passer la crème?

Cette expression est inconsistante et mal formulée, je sais. J’ai pour excuse que, troublé au point que mes doigts commençaient presque à ondoyer de stupeur alors que, en gentil garçon que je suis, je prenais ma carte bleue dans ma sacoche pour régler la somme due, je me demandais pourquoi mon impardonnable « violation de l’interdiction de vapoter », comme stipulé sur le reçu papier de l’amende, me valait autant d’ardeur (et une pointe de mépris) de la part du trentenaire qui, s’il ponctuait ses phrases à mon égard de « Monsieur », a à mon sens excédé les limites du zèle approprié pour un tel crime. Cette expression n’a pas du tout gêné mon interlocuteur, au contraire. Il m’a fermement rétorqué, avec une indifférence décomplexée : « ce n’est pas mon genre de passer la crème ». La loi est la même pour tous.

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Peut-être que j’incarne le mâle blanc seul, la trentaine déjà derrière lui, habillé correctement, donc qui a les moyens ; peut-être ai-je pour certains une tête à gagner mensuellement 3000 euros pour ne pas faire grand chose finalement, tandis que les damnés de la France se lèvent aux aurores pour aller ramasser nos déchets ou laver les assiettes des restaurants des beaux quartiers. Reste que mettre un tel zèle pour remettre sur le droit chemin ceux qui ont commis le crime de vapoter sur le quai à ciel à moitié ouvert de la gare Saint Lazare a de quoi laisser perplexe. Cinquante mètres plus loin, un autre « violateur » du décret, un petit monsieur aux cheveux grisonnants d’une soixantaine d’années, habillé d’une veste noire et d’une chemise blanche, connaissait le même sort que moi. 

Des clopes et du diesel!

Mon trajet Evreux-Paris avec vapotage sur le quai m’a donc coûté 54 euros, mais inutile de continuer à s’indigner. Un article du Point m’a rappelé que le gouvernement va reprendre 35 milliards des 54 milliards d’euros de la dette totale de la SNCF, ce qui laisse 19 milliards à renflouer. Peut-être que la détermination de ses agents à traquer le moindre fumeur ou vapoteur, et les allures de forteresse à ciel semi-ouvert cernée de portiques, au parfum de 1984, qu’a désormais le premier hall de la gare Saint Lazare, où il est dorénavant impossible de se rendre si l’on n’a pas son billet, sont à chercher de ce côté. Si la SCNF comptait renflouer ses caisses avec les seuls fumeur ou vapoteurs hors la loi, elle devrait mettre à l’amende très exactement 542 857 142 de ses passagers. Autant dire que ce n’est pas fini. Moi qui encore cet été, m’extasiais sur le TGV, ce fleuron français qui suscite l’admiration à l’étranger, j’avoue rester sceptique sur sa prochaine pour trouvaille pour « nous faire préférer le train ». Je sais qu’il est très mal de fumer, et même de vapoter, je sais que nous devons limiter nos émissions de CO2 (et de vapeurs) sinon nous connaîtrons l’apocalypse climatique sous peu -que nous aurons bien méritée- mais au prix de 54 euros les 100 km de train, les clopes et le diesel, ça a du bon!

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