Très chère Cousine, les Français ne se lavent plus…


Depuis qu’ils ont gagné les confins, les Français s’abandonnent à des rêveries incertaines, qui abolissent leur sens commun. Ils ont à cela des excuses.

L’Académie Diafoirus

Au début de cette épidémie, ils ont entendu sans broncher les membres les plus éminents de l’Académie Diafoirus dire lundi une chose et mardi une autre, qui était son contraire. Mercredi, l’un de ces physiciens apportait sur la maladie une lueur que deux de ses confrères éteignaient jeudi. Vendredi, il en venait un, qui tenait des propos émollients : la population passait alors un plaisant samedi et un beau dimanche. Le lundi suivant, un morticole certifié embouchait son olifant, qui portait loin la menace d’une épouvante à bacilles frénétiques ! Celui-ci disait que se prémunir en portant un masque ne servait de rien, celui-là se tordait les doigts en nous recommandant de nous couvrir le nez, les oreilles, les yeux, les cheveux, bref, de sortir revêtus comme ces femmes de pays compliqués et lointains, que la pudibonderie religieuse contraint à dissimuler leurs formes sous une camisole de feutre. Cet autre encore donnait trois heures de survie aux microbes à l’air libre, mais son confrère le contredisait deux jours plus tard, en assurant que le risque de contamination était au moins de 24 heures ! C’est alors que, jaillissant des vapeurs colorées de ses éprouvettes, un savant à bonnet, l’air farouche, prétendait avec la conviction des hommes à monocle et jaquette à col de velours qu’il avait vu, de ses yeux vu, des cultures du virus qui bougeaient encore sous son microscope, 48 heures après qu’il les y avait placées ! Qui croire, à qui se fier, où donc aller quand la science s’affole et nous égare ?

Les gazetiers augmentaient la confusion en y ajoutant leurs propres épices d’interprétation: leur brouet était composé d’incertain, d’à-peu-près, d’entendu-dire et de rapporté de troisième bouche. Ces gens manifestaient une maladresse de laborantins agités, qui fait courir le plus grand péril à toute la verrerie, de la moindre éprouvette à la plus grosse cornue.

Direz-vous que je suis mauvaise langue ? Ce serait bien la première fois que vous trouveriez que je fais auprès de vous un mauvais usage de cet organe…

Barbes hirsutes, femmes négligées

Les Français ne se lavent plus.

Les hommes portent des barbes hirsutes, les femmes se négligent, et tous tentent de couvrir momentanément les effluves malodorantes, qui les suivent et les précèdent, en s’aspergeant d’eau parfumée.

Dans les confins, ils errent, moroses et résignés tout à la fois. Le soir venu, on entend, dans leurs bols, claquer d’effroi les dentiers des vieillards: on sait qu’ils paient à la maladie le plus lourd tribut. Le gouvernement a interdit toute circulation. Et nous voilà contraints à domicile. Pour vous, cousine délicieuse, ce mot n’a pas la même signification que pour nous autres, infortunés citadins. J’imagine que la loi générale ne vous empêche nullement de parcourir à cheval les cinquante hectares clos de mur et fermés par de hautes grilles qui cernent votre château. Quel pandore assermenté oserait pénétrer sur votre domaine pour constater que vous ne respectez pas la consigne ? Si la maréchaussée vous surveille, c’est de loin, et pour admirer votre silhouette. Ah, ma cousine, à ce moment précis combien j’envie votre cheval, le contact si tendre et si intime qui vous unit, la troublante figure que vous composez avec lui, alors que vous rentrez tous deux de votre course, en sueur, épuisés, ravis !

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Je m’égare, alors que je voulais vous entretenir, avant que la malle-poste n’emporte cette missive, du climat politique de notre infortuné royaume. Entendez d’abord, pour votre divertissement, le récit d’un événement croustilleux, dont tout Paris s’amuse. Vous n’avez pas connu le règne de Valdémard Lecreux-d’Airain ; encore jeune quand il monta sur le trône, d’une vive intelligence sanctionnée par des diplômes prestigieux, il suscita au commencement de son règne une sympathie vraie. Une belle éducation, des manières raffinées, une certaine audace dans les premières mesures gouvernementales, et même une particularité de prononciation, un chuintement, qui, tout en épousant non sans élégance la forme de ses lèvres, laissait entendre ensemble ses origines auvergnates et ses manières de grand bourgeois, tout cela agit heureusement sur l’opinion. Il osait, il entreprenait, il étonnait.

Les Français haïssent en juillet

Un matin, il envoya l’un de ses valets auprès d’un équipage d’éboueurs, qui collectait habituellement le contenu des poubelles dans la rue du palais. On vit donc ces gaillards tout ébaubis, en tricot de laine grossière et les mains prises dans d’épaisses moufles, le visage figé dans un rictus de gène, assis autour d’une table dressée pour un petit déjeuner de gentilhomme et recouverte d’une nappe en toile délicatement damassée, hésitant à se servir en brioches contenues dans les paniers en fils d’argent posés devant eux.

VLA s’invitait régulièrement dans une famille française, rompait le pain, buvait le vin, partageait son repas. Il séduisait les hommes, qu’il irritait aussi par la conscience qu’il avait de sa supériorité de cervelle, il plaisait aux dames, et l’on dit que, plus d’une fois, il regagna au palais, dissimulé dans une grande cape de comploteur qui le couvrait des pieds jusqu’aux yeux, à l’heure où les chiffonniers commencent leur rude tache. Il laissait derrière lui une belle endormie, qui lui avait été favorable…

Bien sûr, cela ne dura pas, les Français haïssent en juillet, avec une aisance d’esprit dont s’étonnent encore les observateurs étrangers, l’homme qu’ils vénéraient encore en avril. Bref, Valdémard Lecreux d’Airain, entré à l’Élysée sur des airs de menuet et d’accordéon, quitta le palais sous les lazzis et les crachats d’un peuple chauffé à blanc par les chefs partageux, qui s’en réjouirent sans même feindre de s’en offusquer. N’ayant pu retrouver un emploi à sa mesure, il se complut dans une noble et mélancolique solitude où paraissent tour à tour et séparément l’orgueil et les regrets. Il n’est point isolé, cependant, et l’on vient de partout solliciter son opinion. Régulièrement, dans la presse, il exhorte les peuples à se croire européens. Au physique, il est aujourd’hui un vieillard un peu voûté, d’aspect presque fantomatique, avec de l’allure ; enfin, s’il paraît disposer, jusqu’à ces derniers jours, de toute sa tête, nous verrons que peut-être…

Insupportable affront

Voici les faits : Hildegarde-Waltrude Gänseblümchen, une gazetière venue de Germanie, vient de révéler au monde entier « l’insupportable affront » que lui aurait infligé Lecreux d’Airain, à la fin d’un entretien qu’elle avait sollicité. Elle se place près de lui, afin que l’opérateur qui l’accompagnait immortalisât la scène par le procédé de la photographie, que l’épatant Félix Nadar a rendu populaire. Si l’on en croit la plaignante – car elle vient de porter plainte -, l’ex-souverain la serra d’un peu près. Il lui saisit la taille, puis, de la même main il glissa vers la fesse. La dame d’outre-Rhin affirme qu’elle repoussa cette invasion française d’un territoire prussien. On voulut prendre un second cliché, et l’on se plaça comme devant : la main de Lecreux se fit aussi pressante !
Hildegarde-Waltrude jugea la situation « très dégradante », elle se sentit « humiliée ».  Si elle dit vrai, il est incontestable que Valdémard Lecreux-d’Airain s’est comporté comme un mufle, mais un procès, vraiment, après deux années ? Fallait-il en arriver à cette extrémité ? La seule issue n’était-elle que judiciaire ? Devant l’offense, ne pouvait-elle répondre par d’autres moyens ? Une tape bien sentie sur le membre envahisseur, accompagnée d’une admonestation à voix forte, suivie, quelques jours après, dans son journal et accompagnant l’entretien, de quelques lignes rapportant la scène n’auraient-ils pas été du meilleur effet ? Et pourquoi pas une remontrance en vers de douze pieds avec rupture à l’hémistiche, facile et sans prétention, qui eut mis les rieurs du côté de l’« assaillie » :

Qu’allait faire la main du président Lecreux,
Impudente et têtue, dans le creux de mes reins ?
Je suis assez jolie, n’ai pas le teint ocreux,
Je ne me soucie pas du grand seigneur d’Airain !

Et s’il désire tant tâter de la teutonne,
Qu’il aille donc ailleurs chercher bonne fortune,
Près d’une gourgandine ou d’une gaie luronne,
Qui ne trouveront pas sa main inopportune !

S’il veut flatter des croupes, il y a les juments,
Les haras en sont pleins, il pourra faire un choix.
Mais point de tribunal et point de jugement !

Le délit est patent, une amende y échoit ;
Sa main me copiera cent fois sans s’épargner :
« Sans invitation, pas de main au panier ! »

Un mouvement leste

Ces vers de mirliton, sans atteindre au Parnasse, auraient « chansonné » le malotru présumé et diverti le populaire.

Valdémard Lecreux-d’Airain affirme tout ignorer de cet épisode. Qui croire ? Que s’est-il passé ? Le vieillard libidineux perd-il la mémoire et la raison ? Sa main seule déraisonne-t-elle, manœuvrée par le souvenir voluptueux des jours anciens, quand il était roi ? Lui est-il soudainement revenu que, dans le Parc aux cerfs, jadis, le soir venu, il désignait à sa guise celle qui, dans son vaste sérail, partagerait sa fantaisie ?

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Mais fallait-il vraiment déclencher ce tonnerre ? Et la dame a-t-elle été à ce point meurtrie par ce mouvement leste ? A-t-elle vu son avenir brisé, ses espoirs anéantis ? Fut-elle alitée pendant tout ce temps, incapable de retrouver la tranquillité d’âme, comme on le voit chez les peuples où la guerre, la famine, la tornade, ont semé la plus grande désolation ?
Si elle dit la vérité, peut-on qualifier d’agression cette marque de grivoiserie ?
Une qui doit se réjouir de ce navrant feuilleton, c’est la Vergelasse : vous connaissez un peu cette nouvelle figure de l’acrimonie féminine, car je vous ai entretenu d’une action de cette intrigante dans une précédente missive. Caroline de Vergelasse fait fructifier sa petite boutique des horreurs, où elle met en vente de prétendues parades et des mises en garde à l’adresse des infortunées victimes de mâles grossiers et violents. Elle aussi se faufile partout. Il ne m’étonnerait nullement qu’elle préparât, avec le renfort des harengères qui composent sa clientèle, une manifestation, où l’on vilipendera Lecreux-d’Airain, où l’on réclamera contre lui un bain de poix brûlante, la corde et l’échafaud. Et l’on y vouera aux gémonies les hommes, ces phacochères en rut…

Laissons cela, qui n’avait d’autre but que de vous divertir : convenez que le ridicule de la chose l’apparente aux gesticulations d’une commedia dell’arte de sous-préfecture.

Voici les derniers échos du Palais, relativement à l’épisode morbide qui vient d’arrêter la marche du monde. Le peuple s’exaspère, les princes et les parvenus feignent de plaindre les gueux. Chacun a sa formule et son plan, et veut qu’on l’écoute enfin ! Dans l’ombre, les lames s’aiguisent et les avocats ouvrent leurs dossiers. Ils prononcent à haute-voix, dans le secret de leur cabinet, des plaidoiries vibrantes, qui cloueront au pilori les ministres et, d’abord, Sa Majesté elle-même. On pressent que s’avance une armée de plaignants et de juristes.
Il y eut bien des maladresses dans ce gouvernement d’un État qui se dérobe, à la manière d’un terrain miné par l’érosion. On n’y aperçoit que des courtisans ou des ectoplasmes, à l’exception du Premier, le svelte Edouard Ami-des-Chevos, « maître de lui comme de l’univers » qui s’exaspère néanmoins, chaque jour plus ouvertement, de ce qu’il tient pour de l’infantilisme chez McCaron. Solides également, le sobre chevalier des Équerres (qui tente de relever de ses ruines l’Éducation nationale, dont il détient le maroquin), le malicieux ministre des Comptes publics, Gédéon Dort-Mhalin, et le ministre des Hospices, le fringant Onésime Persé-Vérant : il attire sur lui l’animosité de la population, pourtant, je lui accorde de l’étoffe et de la sincérité, si ce mot à sa place dans le cirque politique. Au reste, trouverait-on trois personnes pour se souvenir qu’Alphonsine Boissin occupait l’emploi avant lui ? On chercherait vainement quelqu’un pour déplorer son départ ! Et le dernier de ma liste : habile, esprit délié, calculateur, tel m’apparaît le grand trésorier, Brunulphe Lemagistrat. Au milieu de cet aréopage, le roi est la clef de tout, mais elle n’ouvre aucune serrure. L’Allemagne nous regarde comme une nation d’adolescents chahuteurs : McCaron en est l’incarnation parfaite… Il se réjouit d’un prêt conséquent accordé aux pays européens, grâce aux efforts conjugués des deux États majeurs. Mais, à la fin, vers quel pays sera dirigée la plus importante somme ? Plus tard, bien plus tard, les Allemands achèteront Versailles et les Champs-Élysées…

Les Français ont la mémoire courte

Les Français ont la mémoire courte : ils n’aperçoivent plus, derrière eux, l’effarante médiocrité qui manqua emporter la couronne, lorsqu’elle était posée sur le crâne de Gouda 1er. La mine ahurie, le col gonflé par les sucreries, les joues écarlates, il semblait toujours sortir de table. Par surcroît, ce blagueur enjoué maniait un humour « de congrès », bien propre à faire s’esclaffer une salle chauffée par la camaraderie et les liqueurs. Landry Labius, le préféré de François Ier, seigneur de la Bièvre, ne cachait pas le mépris dans lequel il le tenait, mais il est vrai que Labius méprise à peu près tout le monde. Cet homme – l’une des meilleures conversations de Paris – qui n’est jamais aussi cruel que lorsqu’il manifeste de la compassion, prend un soin scrupuleux à être toujours précédé dans les salons de l’idée très illustre qu’il se fait de sa personne. Même paré de toutes ses vertus, il ne rivalise ni en talent ni en prestige avec l’illustre Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord. Ne dit-on pas que Satan, jaloux de sa réputation, songeât un temps à se faire greffer deux pieds-bots, afin de présenter une boiterie plus sévère que celle qui affectait la marche de l’évêque d’Autun, et, ainsi de mériter le titre de Diable doublement boiteux qui eut éclipsé son rival terrestre ?

Gouda n’était point sot, il nomma Labius aux Affaires Étrangères : il comblait ainsi sa vanité et lui interdisait d’exercer l’art du soutien aigre, saturé de réserve sournoise mais privé de fraternel encouragement, où il excelle.
Ah cousine, j’entends sur les pavés résonner le fer des chevaux, la malle-poste sera là dans quelques minutes, je dois à la hâte fermer cette missive, alors qu’il me reste tant à vous dire. Vous aurez la suite dans les jours qui viennent. Je dépose à vos pieds les baisers les plus tendres. À vos pieds ! Nous savons bien, vous et moi, que ce n’est pas vers vos petons que vous conduisez mes lèvres…

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