Ma délicieuse cousine, je vous pose la question, et j’y réponds tout à la fois : pouvait-on faire plus ridicule que ce gouvernement ? Quand ses membres se retrouvaient à l’Élysée, ce palais devenait une garnison de grotesques. Pour les croquer tous et toutes, ces gandins à poil et ces bas-bleus à plume, il faudrait le crayon d’un Daumier, la plume d’un Barbey d’Aurevilly. Las ! je n’ai que la mienne.

Très aimée, très désirée cousine, si j’emploie la forme passée pour parler des gens du pouvoir, c’est que des bouleversements ont interrompu le cours du temps. il s’est produit tant d’événements depuis ma dernière lettre, que j’hésite à vous en faire le récit, par crainte de vous lasser.

On entend ici, quand on ne lit pas là, et l’on voit partout des experts assermentés, l’arrière-train plus dansant que celui des otaries de cirque.

Ils tentent de nous éclairer -alors qu’ils ne réussissent pas même à nous distraire- en nous assurant que les nations ont tort de ne pas céder les restes de leur indépendance. Ils clament en tous lieux l’absolue nécessité pour elles de se fondre dans un grand tout universel, apaisé, sirupeux. Le conformisme de ces personnages est un spectacle, qui ravirait Rochefort, et lui fournirait l’aliment de cruelles diatribes dans sa Lanterne de belle mémoire. Ils se tournent vers l’Amérique lointaine, qui ne regarde plus dans notre direction mais vers l’Empire céleste, lequel est désormais si riche, qu’il envoie des légations de par le vaste monde, afin d’acheter des usines, des ports, des pays, et bientôt des continents. Habitués qu’ils sont à payer tout très cher, ils se refusent à acheter les hommes, ceux-ci s’offrant à vil prix …

Et notre roi, me demanderez-vous ? Il se porte bien, il démontre un solide appétit, et il il dort comme un loir. Cet homme ne semble pas connaître l’inquiétude. Sur le trône où il se tient, Gouda Ier, ayant atteint au sommet qu’il convoitait, démontre une sérénité de parvenu. Il se satisfait d’un rot, se complaît d’une histoire un peu leste, promène en tous lieux la physionomie heureuse d’un bourgeois cossu, et s’amuse fort, à ce qu’il paraît, de l’air sot que lui trouvent tout Paris et ses ministres en premier. Cet homme est un grand roué, ou le plus fol des monarques !

Or, ce bonhomme à l’air aimable et mélancolique, dont toute sortie pour cause d’inauguration de stèle ou de comice agricole s’accompagne d’averses diluviennes, vient de produire un acte d’autorité, dont nul ne le pensait capable. Il a proprement congédié tous les ministres du cabinet Valstar, l’hidalgo hypercambré, qui ne veut rien tant que lui succéder. Il est vrai, adorable cousine, que la situation politique s’était sérieusement dégradée.

Tout a commencé avec la parution d’un libelle vengeur de l’ancienne ministre des Cités et des bourgades, la très aigrie Mme Ducrot. On se souvient de son infantilisme, de ses bouderies d’adolescente, de son arrogance. Elle prétendit bâtir des villes pour y loger tous les français : sous sa calamiteuse administration, l’industrie du bâtiment connut l’une de ses crises les plus graves ! Mais voilà que la dame, qui fut un temps la plus ardente avocate de Gouda Ier,  démontrant  en tout lieu l’a fierté des gens très en cour, affirme aujourd’hui qu’il n’est d’homme plus vain que ce dernier, et qu’il ne mérite pas le trône vacillant sur lequel il a pris place !

Mais les agitations de la Ducrot n’étaient que les prémices, assez vaines il faut le dire, d’une manière de crise politique, qui mûrissait dans la pénombre de cet été abominable. Un orage allait éclater.

C’est alors que le ministre des entreprises, le beau Morlebourg, proclama partout la nullité du souverain, prétendit qu’il fallait cesser de l’écouter, et que lui désobéir était devenu nécessaire à la survie du royaume !

Courant derrière lui tel un basset de chasse, on vit le ministre des écoles lui prêter main forte. Ce monsieur Hanon, dans son emploi, se poussait du col pour feindre la hauteur de vue. Au reste, il avait succédé à une manière d’ectoplasme, qui a trouvé au parlement de l’Europe une place de confort et de sécurité parfaitement accordée à ses ambitions, Bref, Hanon et Morlebourg étaient bien près de fomenter un complot. Et comme il n’est, à Paris comme dans la Rome antique, de vrai complot qui ne soit le projet d’un triumvirat, ce duo de conspirateurs d’opéra-bouffe s’augmenta de l’effarante personne de la ministre des Beaux-Arts, une certaine Filetdortie, que l’on connut principalement pour la profusion de ses toilettes, son goût des mondanités banales, et ses préférences de coterie.

Dans le palais de l’Élysée, dimanche dernier, le roi était nu, quand ses adversaires agitaient devant la foule hilare les pièces de son pyjama.

Sa Majesté, son premier ministre et leurs fidèles réagirent avec une vigueur dont on les pensait incapables. Ils limogèrent tous les membres du cabinet, afin d’en former un nouveau. Ils exigèrent fidélité, obéissance et sans doute courtisanerie, puis constituèrent un gouvernement Valstar 2. Pour l’anecdote, sachez que la Filetdortie se donna le ridicule de faire connaître qu’elle ne consentirait point à recevoir un portefeuille ! Ces gens sont sans vergogne, qui se prétendent indispensables quand ils sont déjà oubliés.

Ensuite, les choses ne traînèrent pas. Gouda Ier, qui avait feint la détestation de l’entreprise et de la finance pour gagner le royaume, chargea Valstar de rassurer leurs représentants sur ses nouvelles dispositions d’esprit. Le parti des partageux, après quelques remous de façade, se ralliera bien vite à la société du profit, ainsi qu’au bon gouvernement des hommes et des choses, dès l’instant qu’il portera ses fruits. On dit que le baron Gross-Canne, naguère emporté par le scandale de ses frasques ancillaires, enrage à présent de voir s’incarner dans Gouda Ier ses propres conceptions économiques.

Quant aux Français, échaudés, se soucient-ils de savoir si leur salut viendra de Jaurès ou de… Guizot?

Mon adorable, ma cousine au parfum de vertige, je veux clore ma lettre sur l’expression du désir ardent que j’ai de me trouver auprès de vous, d’embrasser follement vos pieds, vos jambes, vos genoux, et de remonter ainsi jusqu’à un certain buisson de rose heureusement privé de la moindre épine…

*Photo : SIPA. 00691078_000007. 

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Patrick Mandon
Né à Paris, il n’est pas pressé d’y mourir, mais se livre tout de même à des repérages dans les cimetières (sa préférence va à Charonne). Feint souvent de comprendre, mais n’en tire aucune conclusion. Par ailleurs éditeur-paquageur, traducteur, auteur, amateur, élémenteur.
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