Home Édition Abonné Décembre 2019 Fake news: l’Arme fatale


Fake news: l’Arme fatale

Bienvenue dans l'air du cyberjournalisme. Strabota!

Fake news: l’Arme fatale
(c) Soleil

Les nouvelles méthodes des journalistes du New York Times qui ont permis de confondre les Russes


Grâce à Flint, une intelligence artificielle de veille journalistique élevée par Benoît Raphaël, j’ai reçu un lien vers une vidéo incroyable du New York Times. Elle est en anglais, mais l’équipe du journal explique comment elle a travaillé. Et c’est époustouflant.

En compilant des milliers de données audio, vidéo, balistiques, géographiques, des témoignages locaux et des expertises scientifiques, cette vidéo prouve le bombardement d’hôpitaux civils en Syrie par l’armée russe, les 5 et 6 mai. Des frappes évidemment niées par le gouvernement russe. D’autant plus que ces hôpitaux figuraient sur une liste de « désescalade » adressée à la Russie par les Nations unies. En clair, il s’agissait de cibles interdites par l’ONU. Il était donc prudent de prétendre que c’était l’aviation de Bachar el-Assad, déjà en délicatesse avec l’ONU, qui avait transgressé l’interdit.

Je ne m’étendrai pas ici sur l’éventualité selon laquelle les malades et le personnel de cet hôpital faisaient office de boucliers humains pour certaines factions (comme cela s’est parfois passé à Gaza). Il est tout à fait possible que les méchants Russes n’aient pas eu pour seule cible la population malade de l’hôpital. Du reste, il n’est pas complètement avéré que l’hôpital ait été en fonction au moment du bombardement. Il apparaît néanmoins qu’après avoir été plusieurs fois détruit, il venait d’être reconstruit en « semi-enterré »…

L’intérêt particulier de cette vidéo, c’est qu’elle préfigure ce que pourrait être le journalisme du futur, l’anti-fake news. Ses auteurs utilisent toutes les possibilités de la technologie pour recenser les informations disponibles, y compris celles dépourvues de toute fiabilité, diffusées sur les réseaux sociaux, mais ne les valident qu’après avoir vérifié et croisé les infos.

Comment parviennent-ils donc à faire émerger la vérité ?

La chasse aux fake news enfin ouverte ?

Pour commencer, ils recueillent les données. Des photos et des films de l’hôpital auquel ils avaient décidé de s’intéresser, il y en avait plein Facebook et Telegram, deux réseaux sociaux sur lesquels des citoyens sur le terrain (et éventuellement enfumeurs patentés) déversent leurs images.

En contactant ces témoins, mais aussi les organisations médicales locales, ils ont fini par obtenir de la part de certains des images et des rapports internes qui n’avaient pas été publiés. Il s’agit là d’un travail classique de journaliste d’investigation, mais qui se perd tellement à l’heure des fake news et de l’indignation bon marché qu’il est déjà très appréciable de voir ces bonnes vieilles méthodes encore en usage.

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Ces deux étapes n’ont cependant pas permis aux journalistes de demain de trouver des preuves directes de l’implication de la Russie dans ce bombardement, d’ailleurs démenti par les responsables russes.

Nos cyberenquêteurs ont donc minutieusement rassemblé des données de vol enregistrées des mois durant par un réseau d’observateurs syriens, qui suivaient des avions de combat pour avertir les civils de frappes aériennes imminentes. Les observations de vol mentionnaient l’heure, l’emplacement et le type général de chaque aéronef repéré. Ils se sont également procuré des dizaines de milliers d’enregistrements audio inédits des conversations entre des pilotes de l’armée de l’air russe et des officiers de contrôle au sol en Syrie : celles-ci, d’une durée de seulement quelques secondes chacune, se déroulaient dans un jargon militaire incompréhensible. Des journalistes ont alors passé des semaines à traduire et déchiffrer ce langage codé pour comprendre comment les pilotes russes menaient des frappes aériennes en Syrie. Quelles expressions revenaient régulièrement ? À quels moments ? Petit à petit, des occurrences se sont dégagées…

Démêler le faux du vrai

Il fallait ensuite mettre à jour les correspondances entre ces données de vol russes et les autres informations connues sur les frappes aériennes, par les images satellite et les déclarations des médecins. À cette fin, toutes les informations collectées ont été versées dans une base de données. Puis un technicien maison a conçu un outil d’analyse permettant de rechercher des données par heure et par lieu.

Pour chaque frappe aérienne, ils ont examiné les éléments de preuve enregistrés au moment de l’attaque : les avions de l’armée de l’air russe étaient-ils en vol ? Ont-ils été repérés près des hôpitaux par des vidéos ou des témoins oculaires ? De quoi parlaient-ils sur les enregistrements audio interceptés ?

Restait aussi à s’assurer que les vidéos aient été réellement tournées près de l’hôpital concerné. Google Earth a fait le travail : une géolocalisation manuelle peut déterminer le site exact d’une photo ou d’une vidéo en utilisant des points de repère vus sur la vidéo (un minaret et un château d’eau dans les environs de l’hôpital), des caractéristiques géographiques (dessin des collines et la crête de la montagne dans ce cas) que l’on corrobore ensuite avec des images satellite. On a ainsi réussi à géolocaliser avec certitude toutes les vidéos : les explosions se sont toutes produites à l’hôpital chirurgical Kafr Nabl.

À ce stade, les journalistes du New York Times pouvaient affirmer de manière certaine que, les 5 et 6 mai, les forces aériennes russes et syriennes étaient actives au-dessus de l’hôpital. Mais il était impossible de savoir lesquelles l’avaient bombardé. Bachar ou les Russes ?

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C’est l’analyse des enregistrements audio qui a donné la clef : « Srabota ! » a déclaré un pilote russe à 17 h 30. Ce mot qui se traduit par un innocent « Ça marche » revenait dans nombre des échanges entre ce pilote russe et la base de guidage au sol. Et « Srabota ! », il l’a répété cinq minutes plus tard, à 17 h 35 – et encore à 17 h 40 et puis à 17 h 48.

Or, il y a bien eu en tout quatre largages de bombes sur l’hôpital, à environ cinq minutes d’intervalle. Mieux, à chaque fois, c’est environ quarante secondes avant le moment de l’impact, connu grâce aux métadonnées extraites des vidéos des témoins (le time-code fournissant l’heure locale de la prise de vue), que le pilote russe lâchait son « Srabota ! » Il confirmait tout simplement qu’il avait bien largué sa bombe sur sa cible.

Plusieurs mois de recherches multidisciplinaires et huit minutes de vidéo imparables.

Le journalisme de demain vous salue bien.

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Décembre 2019 - Causeur #74

Article extrait du Magazine Causeur


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est cinéaste et scénariste. Il a notamment réalisé La journée de la jupe (2009).

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