Pense-t-on parfois au désarroi du critique face à la crue éditoriale, surtout en cette fin d’année ? Dans ce pays, seul l’auteur a tous les droits, il peut déverser ses mots jusqu’à la lie. Nous devons supporter son besoin d’écrire comme une liberté fondamentale, inextinguible et geignarde. Le critique serre les dents et les poings sur sa chaise de travail, encore un mois à tenir….


Et dire que cette machine infernale va se relancer dès le mois de janvier. Deux rentrées, c’est deux fois plus de syncopes et d’hallucinations collectives. Le critique se soumet à ce nouvel ordre culturel qui a fait de l’écriture, un bien de consommation courant et une tête de pont du progressisme dégoulinant. Il a perdu la bataille idéologique et, plus grave encore, le goût du mot. Sa valeur féérique. Son souffle salvateur. Son désordre intérieur. Il souffre déjà des premiers symptômes d’analgésie congénitale. C’est grave docteur ? La douleur de la phrase bancale, la vue effrayante des idées préfabriquées, les maladresses de style ou même l’incapacité de tenir le fil narratif au-delà d’un paragraphe ne lui font pas mal. Il ne les voit plus. Son oreille interne ne les entend plus. Il absout toutes les fautes.

Nous autres transhumains

Qui est-il pour juger ? Le relativisme est un effet secondaire de cette maladie grave. Il est immunisé contre la nullité. Insensible à toutes les approximations et démagogies, ce critique bionique de nouvelle génération anticipe même les désirs des éditeurs. Il n’est pas corrompu, son indifférence le protège des tentations pécuniaires. Il écrit sans affect. Sa neutralité bienveillante sera bientôt l’avenir de la profession. Sa force réside dans son absence totale d’opinion. Il ne heurte personne. Il abat sa tâche. Ce Steve Austin des librairies peut s’enfiler toute la production de l’automne sans tomber en dépression profonde, sans défaillir. Un surhomme. Il rédige à la chaîne. Il résume à la tractopelle. Il ne s’embarrasse plus de formules esthétiques, il rend compte tel un indicateur de police.

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À force d’habituer notre métabolisme à toutes ces agressions scripturales, nous allons devenir ce transhumain-là. L’actualité ampute, chaque jour, notre plaisir de lire. Les parutions toujours plus nombreuses brouillent nos sens. Quand la lecture devient une contrainte, la pensée se mécanise et notre main s’exécute. Elle n’est plus qu’une patte folle. Nous avons oublié la gourmandise de croquer dans un texte frais, sans prétention, plein de surprises et d’effronterie. Cette joie gamine du « bon » papier lu jadis dans la presse, retrouver ses émotions intactes d’adolescent, le vent chaud d’un roman qui désarçonne et embarque, le picotement d’une poésie licencieuse, nous replonger dans cet état vierge, sans les encombrements du savoir, juste un Homme devant un imprimé. Seul à seul. Duel sur un canapé.

Du vagabondage littéraire 

On ne guérit pas d’une enfance papivore. Souvenez-vous du temps où vous dévoriez dans la même journée un SAS, un Cardinal de Retz, un Lui, un Clifton et un Cossery, du neuf et de l’occasion peu importait, ce vagabondage sauvage vous a construits. Car, en dehors des nouveautés, il n’y a point de salut dans le monde des lettres.

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Je voulais vous faire partager mes élucubrations d’un week-end en échappement libre. Mes saute-moutons qui ne répondent à aucun concept, ni à aucune logique. Comme j’aime les catcheuses-institutrices, j’aime les lectures inclassables. Courrez acheter le numéro 723 de « Jazz Magazine », spécial 65 ans 1954-2019 avec le supplément historique « Daniel Filipacchi – L’incroyable voyage ». Le reporter d’Europe Numéro 1, futur empereur des médias, complice de Roger Thérond, raconte sur trente pages le New-York de l’année 1957 : sa déambulation dans les clubs de jazz et ses rencontres avec toutes les légendes. Un modèle de reportage au plus près de l’orchestre, avec cette écriture américaine sèche dans la forme et gonflée d’informations, où la sève de la passion coule à flots :« C’est bien ça le jazz moderne, la musique des Noirs américains d’aujourd’hui. Le rythm and blues, c’est leur musette, la musique des humbles petites secrétaires, des petits commis, des conducteurs de camions, des ménagères qui font leurs provisions dans les magasins de Harlem au son de Little Richard et de Buddy Johnson ». La lecture ne sera jamais un exercice scolaire, elle est trop taquine. Instable, elle vous guidera vers des territoires insoupçonnés.

Loti et Vilard

Il y a quelques années, j’étais tombé (le terme est exact car j’ai buté dans une caisse de bouquinistes où ce livre finissait sa vie) sur Jean Chalosse, moutonnier des Landes de Roger Boussinot (1921-2001). Ce titre n’en finit plus de m’enivrer. Il me procure un sentiment de plénitude, voire de béatitude. J’ai mis un certain temps avant de l’ouvrir tant ce titre et cette couverture suffisaient à ma joie profonde. Les hasards des boîtes sont impénétrables. J’ai mis récemment la main sur un autre titre (inconnu de Wikipédia) :  La dame au gardénal , un roman paru aux Editeurs Français Réunis en 1951. Parfois, c’est l’objet qui vous attire. Les éditions Lenka Lente viennent de publier La chanson des vieux époux de Pierre Loti accompagné d’un mini-CD de Quentin Rollet & Vomir. Tout est beau dans ce concept minimaliste, les illustrations, le texte de Loti et la musique. Un critique se doit de toujours naviguer entre l’ancien et le nouveau monde. Dimanche dernier, j’ai succombé au récit d’Hervé Vilard Le bal des papillons paru chez Fayard en 2007, en grande partie pour cette phrase superbe : « 8 août, je note : Sa chanson est mièvre, mais Sheila en maillot de bain est canon ».

Jazz Magazine – Numéro Décembre 2019/Janvier 2020.

La chanson des vieux époux, Pierre Loti – Quentin Rollet & Vomir – Lenka Lente

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