En 1916, 1,5 millions d’Arméniens sont massacrés. Erdogan continue de nier.


C’est le 19 janvier 2007 qu’un journaliste turc d’origine arménienne, Hrant Dink, est assassiné à Istambul, devant le siège de son journal, par un jeune nationaliste qui ne supportait pas que l’on puisse être Turc et mener un combat pour la reconnaissance du génocide arménien. Génocide qui, comme nul ne l’ignore, est une pure invention des Arméniens eux-mêmes. Aghet (la catastrophe) est le nom arménien donné à cette période dramatique de leur Histoire, le mot génocide ayant été inventé bien plus tard, après la Deuxième Guerre mondiale, par la nécessité de définir clairement la Shoah. 

La Turquie a toujours été habitée par divers peuples, dont les Arméniens, Chrétiens, pacifistes, absolument pas expansionnistes et présents dans tout l’empire, à l’Est comme à l’Ouest. Ils sont pourtant traités comme des sujets de deuxième classe. En 1895 déjà, deux cent mille Arméniens avaient été massacrés parce qu’ils réclamaient d’être considérés comme des citoyens turcs à part entière. Ces premiers massacres illustraient parfaitement la discrimination qui les frappait de plein fouet au quotidien. 

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Du point de vue national, le pays est alors dirigé par un triumvirat d’officiers supérieurs appelés « les jeunes Turcs ». Ils agissent comme des dictateurs absolus et raniment et exacerbent le sentiment anti-arménien. Leur devise : la Turquie aux Turcs. Ultranationalistes, ils veulent un empire grand et homogène, calqué sur celui de l’ère ottomane. En 1914, lorsque la Première Guerre mondiale éclate, ils s’allient tout de suite aux Allemands lesquels se moquent éperdument du sort des Arméniens, les estimant liés à la politique interne de la Turquie. Lorsqu’en janvier 1915, l’empire perd 80 000 hommes sur les 100 000 engagés sur le front russe, c’est une grave défaite que les Turcs ne peuvent assumer qu’en accusant immédiatement les soldats arméniens (qui pourtant se sont très loyalement battus) d’avoir pactisé avec les ennemis russes. Ils sont désarmés et 60 000 d’entre eux massacrés. 

Les « restes de l’épée »

C’est dans cet état d’esprit que le 24 avril 1915 une rafle estimée à 2500 intellectuels de premier plan marquera le début officiel du génocide arménien. La machine est lancée, rien ne pourra plus désormais l’arrêter. S’enchaîne alors directement la politique dite des expulsions du territoire turc, officiellement ouvertes vers des nouveaux territoires en Syrie. Parallèlement pour pousser chaque Arménien à accepter ces départs, la population turque est montée contre eux, porteurs de tous les péchés anti turcs du monde. C’est le début du grand déplacement pour les femmes et les enfants, les hommes, eux, étant généralement massacrés sur place. La police turque, elle, se ruait sur les Arméniens comme le Vésuve sur Pompéi. Les tortures étaient courantes, première étape avant que les hommes ne soient directement égorgés en masse. Leurs cadavres étaient alors entassés dans les rivières, dès lors nommées « rivières de sang ». Et là on reconnaît ce que sera Daesh bien plus tard. Un responsable turc, écœuré par ce qu’il voyait, avoua qu’il eût été plus humain de tuer les gens plutôt que de les soumettre à des supplices innommables, estimant par ailleurs que les déportations étaient plus cruelles que les massacres eux-mêmes. Autre méthode : celle des précipices. On commence par y jeter les hommes vivants, alors que les femmes et les enfants sont parqués un peu plus loin. Quand on en a fini avec eux, femmes et enfants sont appelés à les rejoindre et précipités à leur tour dans le vide. Aujourd’hui encore on nomme ces lieux « les précipices arméniens ».

Les survivants à tous ces carnages, réunis en colonnes, marchaient vers un nulle part décrit comme un nouveau départ. Nous sommes là fin mai 1915. Plus d’un million de personnes sont ainsi déportées vers les déserts de Syrie et de Mésopotamie. C’est à une marche à pied dramatique qu’ils sont soumis. Un aller sans retour en plein désert.  Epuisés et mourants, ils sont d’abord volés et pillés. Et lorsqu’il n’y a plus rien à prendre, on enlève les femmes et les enfants pour les vendre. C’est la faim et la soif qui aura raison des derniers survivants. Ce type de déportations mortelles, systématiquement organisées, a duré une année. Rien ni personne ne devant rester, si ce n’est les reliefs des pillages et de la mort. Le but étant d’éliminer le plus d’individus possible. Le transfert vers les camps de la mort ou vers la mort en plein désert se faisait aussi par train. Les Arméniens étaient entassés dans des wagons à bestiaux qui donnèrent, vingt-cinq ans plus tard des idées aux nazis. Les voies, tout de leur long, voyaient s’amonceler les cadavres. Un témoin de l’époque a dit et écrit qu’il y avait tant de mains coupées d’enfants entre Mossoul et Alep qu’elles auraient bien pu daller la route. Pendant ce temps, l’allié allemand se taisait et couvrait de sa passivité le génocide, l’essentiel étant de garder les Turcs de leur côté, et tant pis pour le sort réservé aux Arméniens. Du 24 avril 1915 à décembre 1916, c’est ainsi 1,5 million d’Arméniens qui seront massacrés de la pire façon qui soit. Ceux qui eurent la chance d’y échapper, entre juin et août 1915, et fuir vers l’Europe occidentale ou les Etats-Unis, furent appelés, métaphore terrible, « les restes de l’épée ».

Désinformation et tromperie

En 1918, ce qu’il reste de l’empire ottoman sortira de la guerre par une défaite des plus sévères et la perte de 80% de son territoire. Ce sera la République d’Atatürk, fermée elle aussi à la reconnaissance du génocide arménien. Génocide et nettoyage ethnique demeurent des infamies toujours pas reconnues par l’état turc. Car la Turquie moderne continue de refuser de toutes les manières possibles le souvenir du génocide. Aujourd’hui, le nationalisme turc exacerbé s’applique à faire oublier les réalités incontournables du début de notre vingtième siècle, au profit d’une histoire officielle. Il y a ainsi ceux qui ont subi le génocide mais doivent demeurer silencieux et ceux qui s’attachent au jour le jour à l’étouffer dans l’oubli. Les Turcs, sans vergogne, continuent de manipuler la mémoire des hommes. Aujourd’hui encore, un musée turc négationniste est ouvert au public et présente une vision mensongère des massacres qui ne sont plus d’Arméniens mais devenus de Turcs. Ainsi peut-on inverser les crimes. Ainsi peut-on mentir au plus haut sommet de l’état. Mais qui aura le courage de se lever et demander l’arrêt de cette imposture ? Notre planète ne serait-elle qu’un terreau pour la désinformation et la tromperie ? 

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Erdogan, puisqu’il s’agit de lui – qui rêve de se faire couronner nouveau sultan d’un monde ottoman ressuscité –, répète à l’envi que confronté à des preuves, il reconnaîtra le génocide. Pourtant à Berlin, une masse incroyable de documents d’époque, archivés et visibles, donnent à lire ce qui a été écrit à chaud par des journalistes, des militaires, des ambassadeurs, des consuls, des religieux, etc., lesquels décrivent sobrement la barbarie qui se montrait à eux. Ces documents sont à disposition de qui le veut. A fortiori donc du sieur Erdogan. Ce sont des notes qui, pour la plupart, explicitent et décrivent les agissements sauvages des Turcs. Ce sont des archives d’ambassades et consulats qui démontrent par leur seul témoignage la cruauté et la barbarie qui érigeaient des tapis de cadavres comme au sortir d’un abattoir. Le sort tragique des Arméniens était interdit de photographie et de caméra. Les preuves réclamées par Erdogan, il fallait les empêcher d’exister dès le départ ! Mais l’horreur était tellement évidente que des bribes de rapports et de regards sont demeurées à notre disposition pour que ne meure pas, dans les bras de l’Histoire, la vérité sur les victimes arméniennes et leurs bourreaux turcs.  

Il est toujours difficile aux Arméniens de Turquie, extrêmement minoritaires on s’en doute, de vivre au jour le jour leur réalité dans un univers qui n’a rien perdu de son hostilité. Il faut savoir qu’en Turquie le mot arménien est resté une insulte car ils ne sont que de vils mécréants refusant de se convertir à la religion musulmane. Mais aujourd’hui, comment accepter que des nations acquises aux droits de l’homme se refusent à défendre de même les droits des Arméniens ? Y aurait-il deux poids et deux mesures, alors que, cent cinq années plus tard, de nombreux pays se refusent toujours à reconnaître le génocide, Turquie en tête, qui en fut pourtant le maître d’œuvre ?  Turquie à qui l’Europe a mis en main les clés de la gestion des populations immigrées en route vers l’Eldorado occidental ? Turquie appartenant toujours à l’OTAN et s’appuyant sur cette appartenance pour demander une aide militaire dans sa conquête de nouveaux territoires procédant d’un néo-empire ottoman ? Turquie qui manipule gaiement des pays européens décadents, dont hélas le nôtre ? Mais il est vrai que le mensonge est devenu entre temps, le chapitre essentiel du grand livre de la communication politicienne.

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