Avec son président islamiste qui nargue l’Occident et occulte l’histoire, la Turquie nourrit d’inquiétantes ambitions.


Toute une vie durant, j’ai étudié de très près tous les reflets mortuaires en provenance de la Turquie, écartelée entre vision occidentale et vision ottomane de son existence. J’en parlais peu, laissant le silence vêtir obstinément les indécences politiques de cette partie du monde. Si ce n’était avec mes amis Arméniens qui, quant à eux, me contaient par le détail et avec beaucoup de pudeur et de dignité, ce que fut le calvaire de leur peuple en 1915, passé à l’inexorable moulinette de l’extermination turque systématique par le seul fait d’habiter depuis toujours les terres convoitées d’Anatolie. Aujourd’hui, il n’est pas inutile de le rappeler, il n’est pas une seule famille arménienne qui n’ait un nombre impressionnant d’ascendants disparus dans les massacres de cette époque. Un million et demi de morts, cela mérite bien nos regards hostiles vers les assassins. Cela mérite bien surtout le terme de génocide. D’autant plus que certaines façons de pratiquer l’élimination de masse ont fait des Turcs d’alors les précurseurs sinistres du nazisme. Ne pensons qu’à cette manière inhumaine et barbare d’abandonner dans le désert des milliers de familles – hommes, femmes, vieillards, enfants – et les laisser lentement mourir de soif et de faim. Viols, déportations, utilisation de camps de concentration venant compléter le catalogue de la mort. De nombreux ouvrages et documentaires télévisés sont venus depuis expliciter ces événements tragiques du début du vingtième siècle, cette désormais banalisation médiatique du fait historique rendant de plus en plus difficile la méconnaissance mais surtout la négation d’un tel carnage. Et pourtant c’est bien de cela qu’il s’agit, sous nos propres yeux et sans intervention réelle de l’ensemble des nations planétaires, puisque la Turquie continue d’être traitée comme  un état banal à l’instar de tous les autres. Cent cinq années plus tard, la voix assurée du président Erdogan ne recule devant aucun mensonge pour refuser brutalement l’évidence des atrocités passées. Pire, ce faisant, il ne fait que nous dire en creux que, dans le fond, à situation égale aujourd’hui, il ne changerait pas d’un iota ses agissements et donc serait prêt à recommencer. Alors que notre président Macron continue d’imaginer pour la France toutes sortes de fausses repentances, le président Erdogan, lui, continue d’effacer méticuleusement de sa mémoire et de celle de son pays la réalité d’un des plus importants génocides perpétrés sur notre planète. On comprend mieux dès lors comment la Turquie a pu engager un inquiétant processus similaire vis-à-vis des Kurdes, les ennemis héréditaires d’aujourd’hui, n’hésitant pas à envoyer ses troupes les chercher et les éliminer même au-delà de leurs frontières, notamment en Irak et en Syrie.

La Turquie tourne le dos à l’Occident et emprisonne à tour de bras

Que cache ce refus de reconnaissance du génocide par le président turc et son engeance ? Essentiellement l’obsession de retourner à la grande époque ottomane dont il se voit le nouveau sultan, et ainsi d’installer en Turquie une république islamique, en appui sur les frères musulmans, c’est-à-dire de régler définitivement son compte à Ataturk et sa république laïque de 1923, elle tournée vers l’Occident. Exemple des perverses régressions sociétales qu’Erdogan propose aujourd’hui : après avoir déclaré en 2014 : « Vous ne pouvez pas mettre les femmes et les hommes sur un pied d’égalité, c’est contre nature », voilà qu’est déposé un projet de loi autorisant ni plus ni moins le viol dans la mesure où ce dernier sera couvert (c’est-à-dire rendu impuni) par le mariage de l’agresseur avec l’agressée. Vous avez bien lu, chers citoyens du pays des droits de l’homme, le violeur échappe à toute poursuite en épousant sa victime qui subira de la sorte une double peine, la seconde étant à long terme. L’explication de texte du président turc est très sobre et surtout d’une moralité douteuse. Elle vaut bien son pesant de charia : dans une situation aussi difficile, il faut d’abord et à tout prix sauver l’honneur des deux familles concernées !

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Ceci, pour aborder sobrement l’aspect politique de l’action du sieur Erdogan en Turquie. C’est-à-dire en arriver à l’application programmée, lente mais sûre de la loi islamique, là où Ataturk – tout comme Bourguiba plus tard en Tunisie ou Nasser en Egypte – avait instauré une constitution laïque, notamment au service de la place de la femme dans la société, ambitionnant d’amener leur pays dans le haut cortège des nations occidentales. Le second aspect vise parallèlement sa manière de gérer la contestation et l’opposition de milliers d’intellectuels, demeurés fidèles à la laïcité, traitement parmi les plus démocratiques qui soient, puisqu’ils sont arrêtés en masse sans autre forme de procès et envoyés croupir dans les geôles du régime : journalistes et enseignants en priorité, les premiers à dénoncer en permanence les dérives d’Erdogan, depuis les facultés ou les supports de la presse, écrite et télévisée.

Syrie, Libye : le pire toujours possible

Pourquoi m’intéresser de si près à la Turquie en général et au président Erdogan en particulier ? Bien sûr parce que cet homme est dangereux, jouant des uns et des autres, par exemple de la dame Merkel qui négocia, dans le dos des Européens, mais directement avec lui, d’accueillir un million de réfugiés en Allemagne, lui en laissant plus encore contre butin d’euros versés par l’Europe évidemment. Peut-être est-ce cette méconnaissance et ces erreurs stratégiques qui ont permis au président turc d’imaginer avoir le droit d’annexer un territoire syrien au-delà de ses frontières pour y ramener lesdits réfugiés. Ce qui semble encore l’autoriser à attaquer les troupes de Bashar al-Assad en plein dans leur territoire. Oui, parce que cet homme est dangereux : on ne nie pas un génocide, toujours un siècle plus tard, sans l’évidence d’une reconnaissance de la justice de son existence même. Lui qui vit dans un passé lointain avec une mission religieuse consistant à le pérenniser physiquement et politiquement. Mais il y a aussi une raison personnelle car, autant le dire clairement, comme mon nom ne l’indique pas, je suis directement grec d’origine par ma branche maternelle. Des Grecs de Smyrne. Cette ville heureuse devenue martyre en quelques heures avec ses milliers de morts et ses dizaines de milliers de Grecs transformés en réfugiés, dépouillés de tout ce qui faisait leur vie, par la violente attaque de l’armée turque. Des civils pour la plupart. Repoussés vers la mer et rejetés dans le port où des navires de toutes nationalités tentaient de les repêcher, le mot n’est pas trop fort pour décrire cette horrible situation. Cela se passait en 1922. Sept ans après les Arméniens, les Grecs, les miens, dans la cohue et la mort, le sang et les larmes, étaient massacrés à leur tour et renvoyés d’Anatolie. Avec une malle pour tout bagage. Une malle pour ne jamais oublier. Une malle familiale qui m’est échue et qui, depuis cinq décennies, m’observe d’au-delà de sa mémoire. Surtout lorsque les étranges lucarnes nous apprennent qu’Ankara a envoyé des troupes en Libye, dans le nord de la Syrie ou bien encore au-delà de ses frontières avec l’Irak. Avec Erdogan, le pire est toujours à venir avec ses Ottomans de musée qui ne rêvent que de reproduire leur ancien empire par le fer et par le bronze, un peu comme si aujourd’hui nous, Occidentaux, voulions réanimer les territoires de Charlemagne. Arméniens, Grecs, Kurdes. Syriens peut-être ?  Il semblerait que l’heure des comptes soit vraiment arrivée.

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