L’Amérique profonde du Sud et du Midwest vit une humiliation morale. Au nombre de morts du Covid-19 dans le pays s’ajoutent la tragédie du chômage et le refus du confinement. Du Texas au Dakota, les citoyens brandissent la Bible et la Constitution pour défendre leurs libertés. Reportage


« Nous sommes le deuxième plus grand Paris du monde. » C’est un slogan qui revient souvent dans la capitale mondiale des conserves Campbell’s, géant de la soupe à la tomate et des baked beans, sur lesquelles des dizaines de millions d’Américains se sont rués au début de la crise du Covid-19, dévalisant les supermarchés Walmart. Dans le nord du Texas, on adore dire ça. Du policier au caissier de supermarché, on vous affirme forcément que Paris, Texas – immortalisé par le film de Wim Wenders, dont aucune scène n’a été tournée sur place – a quelque chose de la capitale française. On vous tient ce discours à la station-service, à votre motel, au pied de la réplique de la tour Eiffel coiffée d’un chapeau de cow-boy. On est fier à Paris, capitale de la soupe, 25 000 habitants, d’être l’illustre homonyme de la capitale du parfum. Fier d’être un Parisian en santiags, comme la statue de Jésus du cimetière municipal.

Le maire de Paris (Texas) Steve Clifford pose devant la petite Tour Eiffel de la ville, mercredi 29 avril 2020. © AP Photo/Tony Gutierrez
Le maire de Paris (Texas) Steve Clifford pose devant la petite Tour Eiffel de la ville, mercredi 29 avril 2020.
© AP Photo/Tony Gutierrez

L’épreuve de la crise

Mais Paris déprime en ce moment. Entre deux orages de printemps, le comté de Lamar, dont Paris est la capitale, le second plus pauvre du Texas, déborde de gens en galère. Les colonnes de fumée des fourneaux de Campbell’s, poussées par les vents tumultueux d’une région plus habituée aux tornades qu’aux urgences sanitaires, sont trompeuses. Et si l’autre grande usine du coin, celle des couches-culottes Huggies, tourne à plein régime, la queue devant les banques alimentaires locales s’allonge. Avec officiellement 20 % de pauvres et des salariés qui jonglent souvent avec trois emplois, la perte d’un salaire est une catastrophe en l’absence d’assurance sociale fédérale dans ce comté oublié des touristes.

Au Downtown Food Pantry (littéralement le « garde-manger du centre-ville », une expression qui désigne des banques alimentaires privées souvent gérées par des paroisses locales), de nouveaux visages sont apparus ces dernières semaines. « Nous sommes une des rares structures à ne demander ni pièce d’identité ni nom de famille. Les bénéficiaires viennent juste au bureau déclarer sur l’honneur qu’ils ont des besoins de nourriture et de produits de première nécessité », explique Allan Hubbard, tandis que trois bénévoles chargent des voitures à l’aide de chariots de supermarchés, comme dans un drive-in. « Ce que nous avons remarqué, c’est que les gens qui venaient régulièrement ont été remplacés par d’autres. Les premiers étaient dans une telle panade financière qu’ils disposent maintenant d’aides plus importantes de la part de l’État du Texas. Les seconds découvrent la crise ou pour certains, qui avaient connu celle de 2008, ils la redécouvrent. » Dans la queue, beaucoup d’hommes seuls, souvent âgés. Quelques jeunes femmes aussi, venues dans des voitures hors d’âge, avec souvent un ou deux enfants assis à l’arrière. Et des écriteaux un peu partout : « Portez un masque ou couvrez-vous le visage ! Respectez six pieds de distance ! » Une bénéficiaire ose à peine nous parler : « Je travaillais à l’hôpital local, le Titus Regional Medical Center, comme employée administrative. Avec d’autres collègues, on a été virés. Le centre ne peut plus accueillir les opérations non essentielles… Pour réserver des lits à des cas potentiels de coronavirus. En attendant, comme je n’avais que ça comme emploi et que j’ai deux crédits à rembourser, je viens ici. »

Des habitants de Paris (Texas) font la queue devant une banque alimentaire, avril 2020. ©Alexandre Mendel
Des habitants de Paris (Texas) font la queue devant une banque alimentaire, avril 2020.
© Alexandre Mendel

Sous sa casquette de la National Rifle Association, Allan Hubbard refuse pourtant d’imaginer que l’Amérique (et en particulier le Texas) s’écroule économiquement. Il a voté Trump et revotera Trump. « Il a fait du bien à l’économie, et malgré ses provocations et son côté trash, c’est sans doute celui qui la fera le mieux redémarrer. »

En panne sèche

C’est que l’Amérique vit un double choc, une sorte de défaite morale. En un mois, 22 millions d’emplois ont disparu après des records de croissance et d’embauche ces trois dernières années. Une chute vertigineuse que l’on ne doit ni à un conflit ni à l’éclatement d’une bulle immobilière. Mais à un virus venu de Chine, pays qui fabrique ces télés géantes à 250 $ dont s’équipent les Américains à Best Buy. Une humiliation pour la première puissance mondiale. L’Amérique qui ferme : impensable. « Même pendant la Seconde Guerre mondiale, les gens continuaient de manger des glaces, d’aller au cinéma. L’Amérique ne ferme jamais ! Bah, si… La voilà close », se désespère Jeffrey Miller, un routier rencontré dans un motel crasseux de Wichita, capitale économique du Kansas, et qui se lamente : « Ce sera notre Vietnam social. » En termes de morts, ils y sont presque. 58 000 soldats tués contre 47 750 décès du Covid-19 à l’heure où nous écrivons cet article. L’exemple a été pris en une d’USA Today, quotidien dépolitisé peu enclin à verser dans la provocation. Voilà que le pays entier regarde, sco

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Mai 2020 – Causeur #79

Article extrait du Magazine Causeur

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