Retraites. Et si les précaires, les actifs aux parcours hachés et les chercheurs d’emploi devenaient les meilleurs alliés du Premier ministre dans sa réforme?


Les corporatismes commencent à se lever face à votre projet de réforme des retraites. Tous vent debout ! La réforme, ce n’est jamais bon quand on détient ce que l’on croit être une rente de situation ou un petit « privilège ». Le Français, anxieux dans un monde en mutation, souvent jaloux de son prochain, n’est pas forcément partageur. Reconnaissons qu’il donne déjà beaucoup par ses impôts pour la solidarité nationale !

Toucher le cœur des gens

Dans ce contexte, la pédagogie est essentielle. Mais de quelle pédagogie parle-t-on ?  De celle qui consiste à réunir une batterie de communicants pour manier des concepts dans une « novlangue » abrutissante qui n’a pour effet que de rebuter les plus ouverts d’esprit ? Même certains des députés de votre majorité s’embrouillent dans leurs explications. Ce qui n’est pas très rassurant, convenez-en !

Non, il ne s’agit pas de cette pédagogie-là: il vous faut expliquer en des mots simples, par des exemples, des situations, et toucher ainsi le cœur des gens.

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Cet exercice restera difficile à mener tant que votre ministre du travail s’acharnera à masquer certaines réalités sur le chômage et l’emploi. Pour toucher les Français actifs aujourd’hui, quels que soient leurs statuts, il vous faut partir de l’état actuel du marché du travail. Et c’est bien là que le bât blesse. Si chaque Français avait un travail rémunéré correctement aujourd’hui, nous n’en serions pas à devoir faire des réformes structurelles de notre système de retraite car la démographie n’en est pas la seule responsable.

Précarisation

Au lieu de partir de la situation de ceux qui ont la chance d’avoir un emploi décemment rémunéré, pourquoi ne pas commencer par mettre en avant le niveau de retraite des «actifs précaires» dont le nombre croit dramatiquement chaque année dans notre pays ? Plus de 2,7 millions de demandeurs d’emploi de longue durée en France métropolitaine, soit + 132 % en 10 ans !1  Quid de leurs retraites ? Pire encore: leur part ne cesse d’augmenter dans le total des chercheurs d’emploi. Elle est passée de 30 % à 46 % en 10 ans.  Aujourd’hui, soit l’on fait un court passage par la case chômage, soit on s’y installe pour longtemps. Près de 1 million de demandeurs d’emploi le sont depuis plus de 3 ans.2

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Comment sera établie la retraite de ces chômeurs de longue et très longue durée ?

Comment seront les vieux jours de ceux qui paient aujourd’hui la crise que nous traversons depuis 2008 ? Acceptez-vous qu’ils soient, au nom du plus grand nombre encore en poste, les sacrifiés qu’on laisse sur le banc de touche ?

Une génération sacrifiée 

Les 45 – 55 ans qui « tombent au chômage »: vont-ils le rester jusqu’à l’âge légal d’une retraite miséreuse ?

Ils sont 771 670 inscrits à Pole Emploi depuis plus d’un an, âgés entre 45 et 55 ans. Qui en parle ? S’il est une tranche d’âge oubliée, c’est bien celle des « jeunes seniors ». Parfois en milieu de carrière, le système ne les condamne-t-il pas pour certains à entrer, si tôt, dans une phase de « préretraite forcée » ?

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En France, un salarié est considéré « sénior » en franchissant le cap des 45 ans.

Certaines directions des Ressources Humaines de banque adressent même à leurs collaborateurs un courrier à cette date anniversaire pour leur signifier leur séniorité et leur proposer d’envisager de faire un bilan pour leur seconde partie de carrière, soit en interne, soit en externe. La culture française en matière de recrutement est discriminatoire par l’âge. Encore faut-il avoir le courage d’en prendre acte ! A 45 ans, un actif en pleine force de l’âge devient peu attractif pour un employeur (à quelques exceptions près). Est-ce de sa faute s’il ne trouve pas de travail rémunéré et ne peut cotiser aux caisses de retraites ? N’est-ce pas plutôt celle du système qui refuse de l’employer en développant des a priori à son endroit ?

Startup nation

Les auto-entrepreneurs et « startupers » sont également concernés par la précarité. En cas d’échec lié à leur prise de risque entrepreneuriale, comment seront comptabilisées leurs années perdues, parfois non rémunérées ? Des « points en moins » en guise de récompense pour avoir osé entreprendre !

La prise de risque, jusqu’ici peu ancrée dans la culture française, est encouragée ces dernières années par les pouvoirs publics. Dix ans après la mise en place de leur statut, on dénombre 1,36 million de micro-entrepreneurs. Leur chiffre d’affaires moyen s’élève à 941 euros par mois3 ce qui en soi est un montant à prendre avec des pincettes car il agrège des situations individuelles très différentes : certains micro-entrepreneurs ne déclarent aucun chiffre d’affaires à fin de mois, d’autres cumulent temps partiel et micro-entreprise, d’autres encore profitent de ce statut à court terme pour en éviter un autre fiscalement moins intéressant, artisan par exemple.

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Quant à celles et ceux en mode « start-up », tant qu’ils n’ont pas levé de fonds et ne réussissent pas à faire décoller leur structure, leur situation n’en est pas moins précaire en devant vivre, bien souvent, sans rémunération, ni allocation, et en puisant dans leur épargne. Après quelques mois ou années, si leur projet ne se développe pas, ils ont perdu leur capital sans avoir acquis ni trimestre, ni points de retraite.

Peut-on continuer à promouvoir l’entrepreneuriat avec les risques qu’il comporte sans mettre en place les garde-fous en matière de retraite pour ceux qui tentent l’aventure ?

Sans réforme adéquate, s’achemine-t-on vers le système américain où, à 85 ans, ils sont désormais près de 5% à travailler, un chiffre en constante augmentation ? 4

Au vu des éléments précédents et sans réforme juste de notre système des retraites, il est évident que l’on puisse dire, dès aujourd’hui, qu’un certain nombre d’actifs actuels vont devoir travailler à l’heure de leur retraite. Mais n’est-ce pas déjà le cas ? Ne connaissez-vous pas des artisans, des commerçants qui, en dépit d’une vie de dur labeur et de cotisations à l’URSSAF, continuent quelques activités rémunératrices ou sont obligés de cultiver leur jardin pour vivre décemment ?

L’heure est à la pédagogie, à la transparence, et non plus à l’aveuglement

La méthode « Coué » consistant à dire que tout va mieux pour remettre de la confiance chez les acteurs économiques est louable. J’imagine que le « plein emploi » martelé un peu partout dans les médias par les politiques et économistes médiatisés relève de cette psychologie. C’est oublier que cela ne marche que si les Français le ressentent dans leur vie. Dans le cas contraire, cela ne fait que nuire à l’efficacité de la politique menée et crée une colère larvée par un décalage de plus en plus important entre la communication des élites au pouvoir et le vécu des laissés-pour-compte.

Pour faire bouger les lignes en matière de retraite, il vous appartient, Mr le Premier ministre Edouard Philippe, de faire toute la vérité sur l’état de notre marché du travail.

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