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«L’Âge d’or de la peinture anglaise: de Reynolds à Turner», à voir absolument Musée du Luxembourg

Les gondoles sur la tamise

«L’Âge d’or de la peinture anglaise: de Reynolds à Turner», à voir absolument Musée du Luxembourg
Mrs Robert Trotter of Bush (détail), George Romney 1788-1789

Le musée du Luxembourg présente une trentaine d’artistes britanniques dans l’exposition « L’Âge d’or de la peinture anglaise: de Reynolds à Turner ». Au tournant des XVIIIe et XIXe siècles, ces maîtres voyageurs se sont approprié les (grandes) manières des maîtres flamands et vénitiens.


On vous l’a assez répété  : une indépassable révolution est censée être intervenue en France avec Manet, Monet et les impressionnistes. Ensuite, de -ismes en -ismes, une glorieuse marche en avant a conduit à la modernité. Les autres artistes (oubliés) ne sont que précurseurs et académistes. Nombre de professionnels s’emploient à vulgariser cette sorte d’histoire sainte. On aurait presque envie de les croire. Malheureusement, ce sont des fariboles. On le comprend clairement en parcourant la passionnante exposition « L’Âge d’or de la peinture anglaise ». C’est en Angleterre et non en France, et presque un siècle plus tôt, que le tournant décisif s’est produit.

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La première chose à noter est que, à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe, le marché de l’art est très différent en Angleterre de ce qu’il est en France. Dans notre pays, les grandes commandes de l’Église (au début) et de l’État (dans ses modalités successives) dominent et sont en majeure partie régulées par l’Académie des beaux-arts fondée un siècle et demi plus tôt. Cette centralisation étatique est encore renforcée sous la Révolution et l’Empire, où fleurissent les compositions géantes exhortant au civisme ou glorifiant le régime. Le néoclassicisme triomphe dans toute sa platitude.

En Angleterre, l’Église anglicane recourt peu à l’art et la Couronne se contente d’un faste mesuré. Il y a des commandes officielles, mais pas au point de dominer le marché. En revanche, un grand nombre de particuliers achètent à des prix accessibles des œuvres de petit format, pour leur plaisir ou pour la décoration de leur intérieur. Dans les villes, des boutiques d’estampes s’adressent à une clientèle variée. La demande de peintures fait une large part aux portraits et aux paysages, mais sont également appréciés les curiosités, le drolatique, la satire et les œuvres où s’expriment des personnalités.

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L’art est aussi un hobby relativement partagé. Tel ou tel, qui pratique en autodidacte, deviendra ultérieurement collectionneur ou artiste de profession. La Royal Academy n’est fondée que tardivement, en 1768, et elle est loin d’avoir l’emprise de son homo – logue française. Nombreux sont les artistes anglais à faire le « grand tour » et à s’imprégner des maîtres italiens. Des séjours dans le reste de l’Europe, en particulier en France, complètent leur culture. Le voyage est aussi l’occasion de découvrir la nature. Ainsi, la traversée de la Suisse se prête-t-elle à brosser des paysages spectaculaires. L’expansion anglaise outre-mer permet des voyages au long cours. William Hodges (1744-1797) accompagne le capitaine Cook et rapporte des vues rendant l’atmosphère et presque le climat des contrées explorées. Certains peintres, comme Thomas Daniell (1749-1840), s’installent dans les provinces coloniales britanniques du futur empire des Indes.

La recherche d’une grande manière

La première partie de la période traitée par l’exposition est marquée par des artistes qui s’approprient les traditions étrangères pour créer en Angleterre une grande manière. Le premier d’entre eux est Joshua Reynolds (1723-1792). Après avoir longtemps séjourné en Italie et en France, il revient en Angleterre plein d’idées et d’ambitions. Il expérimente des matières pour donner à ses œuvres la richesse qu’il a vue chez certains artistes, notamment les Vénitiens. Les résultats sont somptueux, en dépit d’une tenue dans le temps parfois mal assurée. En admirateur de Guido Reni, il imagine des compositions bien ordonnancées dépassant les simples portraits qui lui sont commandés. Reynolds est aussi un merveilleux pédagogue. Premier directeur de la Royal Academy, son atelier est empli d’élèves et il exerce une grande influence.

Thomas Gainsborough (1727-1788), en revanche, peint en solitaire. Il est nostalgique de la manière de Van Dyck. Cependant, Gainsborough aurait voulu être un paysagiste. Comprenant que la fortune ne peut lui venir qu’en portraiturant de hauts personnages, il se lance dans le portrait avec paysage, où l’on voit notamment deux ou trois personnages devant des décors terriens appelés conversations. Sa touche, aussi juste que nerveuse, est une merveille de virtuosité.

"Mrs Robert Trotter of Bush," George Romney 1788-1789
“Mrs Robert Trotter of Bush,” George Romney 1788-1789

George Romney (1734-1802) est sans doute moins connu en France. C’est fort dommage, car il est un artiste particulièrement puissant et libre. D’origine modeste, il fait son apprentissage auprès d’un peintre ambulant. Taraudé par sa vocation, il abandonne femme et enfants et part tenter sa chance à Londres où il devient vite la coqueluche de la haute société. Il a pour modèle et inspiratrice une grisette (et prostituée) qui deviendra Lady Hamilton. Sa touche enlevée, son sens exceptionnel du Fà Presto, ses atmosphères à la fois élégantes et mélancoliques font de lui un artiste majeur.

L’aquarelle, un art en partage

À la fin du XVIIIe siècle, on assiste en Angleterre à un grand développement de l’aquarelle. Elle n’y est plus seulement utilisée pour tracer des ébauches, mais pour réaliser des œuvres à part entière. Facile à transporter, l’aquarelle se prête à l’observation in situ. Nombre d’amateurs partent peindre dans la campagne pour leur plaisir, parfois en groupe.

Quelques figures se dégagent. Alexander Cozens (1717- 1786) imagine des paysages à partir de taches jetées aléatoirement sur le papier. Il théorise son approche tachiste par des ouvrages qu’on croirait d’une époque bien plus récente. Son fils, John-Robert Cozens (1752- 1797), plus classique mais non moins talentueux, livre de magnifiques paysages. Sombrant dans la folie, il est recueilli par un psychiatre, le Dr  Monro qui, comme c’est souvent le cas dans l’histoire de l’art, se fait dans la foulée collectionneur. Francis Towne (1739-1816) se consacre également au paysage, avec un sens des aplats finement cernés. On pressent dans sa peinture les choix qui s’épanouiront avec l’illustration et la BD (ligne claire) au XXe siècle.

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Cependant, l’artiste le plus intéressant est probablement John Sell Cotman (1782-1842). Enfant, il parcourt la campagne avec un carnet de croquis. Progressivement, il se fait des amis qui partagent la même passion. Des équipées sont organisées dans diverses régions pittoresques d’Angleterre. Il fonde une école à Norwich, avant d’exercer au King’s College. Il gagne davantage sa vie comme animateur ou professeur qu’en vendant ses aquarelles. Cependant, il laisse une œuvre époustouflante de beauté et de simplicité apparente. En regardant ses paysages, on n’éprouve pas seulement du plaisir : on apprend à mieux voir le monde.

Une floraison d’artistes singuliers

Ce qui frappant dans l’Angleterre de cette époque, c’est l’émergence d’artistes très singuliers. Cela est d’autant plus remarquable que la technicité parfois un peu faible de certains ou le style étrange d’autres ne font pas obstacle à la compréhension de leur génie spécifique par leurs contemporains, ou tout du moins par certains d’entre eux.

Évoquons d’abord John Constable (1776-1837). Vue de notre époque, son originalité ne saute pas aux yeux, car il a de nombreux suiveurs qui nous ont habitués à un style inspiré du sien. Cependant, son apport est décisif. Enfant destiné à devenir ecclésiastique, il ne pense, lui aussi, qu’à partir en balade et à peindre. Il progresse en autodidacte et opte principalement pour la peinture à l’huile, en s’appuyant presque exclusivement sur l’observation de la nature et sur une expérimentation picturale haute en matières. En pleine période néoclassique, il envoie des toiles à Paris où la beauté de ses pâtes est un choc pour qui sait l’apprécier. C’est le cas de Delacroix qui retouche, dit-on, Les Massacres de Scio en sortant d’une exposition Constable.

En une vie, Turner donne l’impression d’avoir expérimenté trois siècles de peinture

William Turner (1775-1851) a une chance rare pour un artiste  : son père est admiratif du talent de son fiston. Le géniteur place les œuvres de son rejeton dans la vitrine de sa boutique de barbier et ça se vend. Plus tard, Turner ouvre son propre commerce, une galerie de peinture cette fois. Il y installe des judas pour observer les réactions du public sans être vu. Il n’est pas si courant qu’un artiste se soucie de la façon dont sont perçues ses œuvres. Du coup, il va parfois en plein vernissage chercher pinceaux et palette pour retoucher illico ses tableaux au milieu des visiteurs. Turner, qui se passionne pour le paysage, est aussi un homme engagé. En témoignent des tableaux comme Négriers jetant par-dessus bord les morts et les mourants – un typhon approche. À sa mort, il lègue ses biens à un hospice pour vieux artistes. Le plus extraordinaire chez lui est cependant son évolution. Il commence dans un style proche de Le Lorrain et termine dans une quasi-abstraction non éloignée de l’art informel d’un Fautrier. En une vie, il donne l’impression d’avoir traversé et expérimenté trois siècles de peinture.

Johann Heinrich Füssli (1741-1825), d’abord pasteur en Suisse, fuit son pays à cause de querelles et s’installe en Angleterre. Il s’intéresse surtout à la littérature, notamment au roman gothique. Il fréquente Mary Shelley, l’auteur de Frankenstein. Toutefois, il fait aussi quelques dessins qu’il montre à Reynolds et ce dernier l’encourage. Finalement, Füssli produit des compositions extrêmement originales aux thèmes souvent cauchemardesques, comme justement Le Cauchemar ou le très étrange Songe de Titiana.

The Shepherd's Dream, Johann Heinrich Fussli (Henri Fuseli en anglais), 1793 © Tate, London 2019/RMN-GP
The Shepherd’s Dream, Johann Heinrich Fussli (Henri Fuseli en anglais), 1793
© Tate, London 2019/RMN-GP

S’il ne fallait avancer qu’un seul nom à l’appui de l’originalité de la peinture anglaise de cette époque, il faudrait évidemment citer William Blake (1757- 1827). D’origine populaire, il commence à travailler dans l’une des nombreuses boutiques d’estampes anglaises. Son tempérament visionnaire (et peut-être aussi un peu dérangé) lui inspire poèmes, récits eschatologiques et dessins aquarellés dans un même souffle prophétique. Son style, aussi original qu’abouti, semble sorti de nulle part. Il est soutenu par un réseau d’amateurs et il a des élèves, comme Samuel Palmer, qui sont presque des disciples.

La diversité de la création de cette époque va, évidemment, bien au-delà de ces quelques noms. L’exposition du musée du Luxembourg en présente une trentaine et c’est une chance immense de les voir à Paris.

A voir absolument: “L’âge d’or de la peinture anglaise: de Reynolds à Turner”, musée du Luxembourg, du 11 septembre 2005 au 16 février 2020.

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Septembre 2019 - Causeur #71

Article extrait du Magazine Causeur


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est écrivain. Dernier ouvrage paru : Précipitation en milieu acide (L'éditeur, 2013).

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