L’humiliation écologique de François Tauriac


Je croyais avoir touché le fond du déshonneur écologique le jour où, faisant le plein d’une vieille anglaise à la pompe, j’avais croisé le regard accusateur d’une conductrice d’hybride, le temps – évidement trop long – de remplir les 90 litres des deux réservoirs de ma monture, avec adjonction de substitut plombé en bouquet final. Je n’avais en fait encore rien vu. Je viens d’essuyer l’ultime affront environnemental. L’humiliation écocitoyenne définitive. Le déshonneur du refus de poubelle (RDP). Pour ceux d’entre vous qui l’ignorent, le RDP se produit  lorsque « le responsable de l’hygiénisation de votre espace collaboratif » (le boueux en vieux français),  juge, au moment de la collecte de votre sac renfermant votre « production d’ordures ménagères résiduelles »,  que ce dernier n’a  pas été suffisamment trié. Car, s’il y a un truc que sait bien jauger l’éboueur – entraîné qu’il est à écouter la musique des immondices – c’est bien le bruit que font les ordures. Surtout entre elles. Il sait donc immédiatement, s’il y a anguille sous roche. Baleine sous gravier. Et si, éventuellement, il y a des choses pas claires que vous tentez de cacher dans vos poubelles.

La confession d’un citoyen éco-irresponsable

La matinée avait pourtant bien commencé. J’étais perché à l’étage de mon bureau à travailler, la fenêtre entrouverte, quand j’ai entendu le camion d’ordures passer à 8h comme tous les vendredis. Il a fait pshiiiiiii en s’arrêtant devant la maison. Jusqu’ici rien d’anormal. Ensuite, l’employé responsable de la collecte a sauté à terre pour prendre mon sac poubelle. Ça a fait un petit bruit quand il l’a soulevé. Comme lorsqu’on laisse tomber une ampoule sur le sol. Il y a eu un juron. Puis le camion a refait pschiiiii. Et il est vite reparti.

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Quand j’ai sorti la voiture à midi, mon voisin rentrait sa poubelle à roulettes. Elle est chouette la poubelle de Quentin. C’est une Plastic Omnium orange et grise comme dans les grandes villes. C’est bien plus pratique et propre que de mettre ses résidus en sac à même le sol. Il est bien organisé mon voisin. Et puis il m’a fait un signe comme chaque jour, mais pas pour me dire bonjour. Il m’a montré mon sac poubelle qui était resté au pied du portail. L’agent de la commune ne l’avait pas ramassé. Et il y avait un autocollant dessus. Avec écrit en énormes caractères « REFUS ».  Il faut avoir croisé, une fois dans sa vie, l’œillade incrédule, réprobatrice et donc évidemment déçue, de son plus proche riverain pour comprendre ce que peut être une humiliation écologique. Pour réaliser aussi la prise de conscience d’un début de déchéance sociale.

Destructeur de globe terrestre

Ce n’est pas une étiquette que m’ont collée les agents de la propreté de la commune ce jour-là. En jugeant d’ailleurs au jugé ma poubelle trop mélangée. C’est la pire des annotations. L’écriteau de l’infamie. Le label de la turpitude.

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Je ne suis plus désormais pour mon quartier qu’un salaud. Mais pas n’importe lequel. Celui de la pire espèce. Un de ceux qui se fout éperdument de l’avenir de la planète. Qui joue avec le futur des enfants du voisinage. Un salisseur. Un meurtrier. Y a pas pire qu’un destructeur de globe terrestre. Sur l’échelle de Richter de la honte,  je pensais benoîtement qu’avant le RDP, il y avait peut-être aussi l’avis de passage d’huissier. Mais l’argent qu’on peut devoir à ces foutus banquiers, c’est finalement pas si grave.  C’est même ridicule comparé au trafic de détritus. Le masquage de poubelle étant au moins aussi grave de  nos jours que le terrorisme ou la profanation de cimetière. Et en plus c’est dégueulasse. Pensez que j’ai bien tenté d’arranger mes affaires. Après tout,  j’avais juste omis de ranger le pot de moutarde Amora avec le verre usagé. À mes yeux, ça n’était pas si grave. Mais c’était peine perdue. Le mal était fait.

La petite-fille du voisin a pris son chaton dans ses bras quand elle m’a va vu, l’autre jour. Et son grand frère, que j’avais convaincu de retaper le Solex de son papy, a fini par s’acheter un vélo hydrogène. Je me demande bien ce qu’a pu leur raconter leur père sur moi. Mais c’est comme ça, il faut que je m’y fasse. À rouler en véhicule obsolète (et donc non recyclable), j’étais déjà perçu comme un irrécupérable de l’initiative décarbornée. Voilà désormais que la rumeur  raconte que  je  suis un non trieur. Ça doit être vrai.  Il n’y a pas de fumet sans pneus. L’autre jour, la femme de ménage a ressorti une bouteille de jus de mandarine que j’avais mise par erreur à la poubelle. Un gros flacon d’Andros  en plastique de 2,5 litres. Elle l’a posée sur la table de l’entrée bien en évidence. Comme pour me punir. Elle aussi, elle ne s’est pas trompée sur moi. Oh ! c’est pas qu’elle me prend pour un salaud. On ne mord  jamais complètement la main de celui qui vous nourrit. Même quand elle est sale. Non, elle a simplement compris que j’étais un mauvais trieur. Presque une ordure en somme.

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