Comme il faut se faire mal de temps à autre, je suis allé voir « Disney on ice » au Zénith de Paris. Les enfants autour de moi ont trouvé l’ensemble ébouriffant, enchanteur, splendide, etc. — bref, les qualificatifs que l’on attend normalement de gosses, jeunes ou vieux, fascinés par les paillettes.

Si t’as pas vu La Reine des neiges

J’ai un peu perdu le contact avec Mickey, ces dernières années. La Reine des Neiges, ça ne me dit pas grand-chose, et j’ai dû me faire expliquer par l’une de mes voisines (avec le mépris glacé que ces morveux appliquent à toute personne jugée incompétente) que « Libérée Délivrée » est un tube mondial.

Mais très franchement, Anaïs Delva, version française, ne chanterait pas la reine de la nuit chez Mozart : les hautes notes sont gueulées à vous en écorcher les oreilles. De surcroît, la patineuse qui jouait « Elsa » s’est plantée en beauté sur un « double boucle », de quoi faire sourire de mépris toutes les apprenties patineuses qui assistaient au spectacle.

Tu es sirène et tu redeviendras sirène

La séquence sur la Petite sirène m’a fait par ailleurs sourire. Ils n’ont jamais lu Andersen, à Burbank.

Ni Hugo.

Qu’on en juge.

Dans la Petite sirène version Disney, « Ariel » a bien donné sa voix à la sorcière Ursula — mais c’est un don magique. Chez Andersen, c’est un tantisoit (comme disait San Antonio) plus sanglant :

« Je te préviens que cela te fera souffrir comme si l’on te coupait avec une épée tranchante. Tout le monde admirera ta beauté, tu conserveras ta marche légère et gracieuse, mais chacun de tes pas te causera autant de douleur que si tu marchais sur des pointes d’épingle, et fera couler ton sang. Si tu veux endurer toutes ces souffrances, je consens à t’aider.

— Je les supporterai ! dit la sirène d’une voix tremblante, en pensant au prince et à l’âme immortelle.

— Mais souviens-toi, continua la sorcière, qu’une fois changée en être humain, jamais tu ne pourras redevenir sirène ! Jamais tu ne reverras le château de ton père ; et si le prince, oubliant son père et sa mère, ne s’attache pas à toi de tout son cœur et de toute son âme, ou s’il ne veut pas faire bénir votre union par un prêtre, tu n’auras jamais une âme immortelle. Le jour où il épousera une autre femme, ton cœur se brisera, et tu ne seras plus qu’un peu d’écume sur la cime des vagues.

— J’y consens, dit la princesse, pâle comme la mort.

— En ce cas, poursuivit la sorcière, il faut aussi que tu me payes ; et je ne demande pas peu de chose. Ta voix est la plus belle parmi celles du fond de la mer, tu penses avec elle enchanter le prince, mais c’est précisément ta voix que j’exige en payement. Je veux ce que tu as de plus beau en échange de mon précieux élixir ; car, pour le rendre bien efficace, je dois y verser mon propre sang.

— Mais si tu prends ma voix, demanda la petite sirène, que me restera-t-il ?

— Ta charmante figure, répondit la sorcière, ta marche légère et gracieuse, et tes yeux expressifs : cela suffit pour entortiller le cœur d’un homme. Allons ! du courage ! Tire ta langue, que je la coupe, puis je te donnerai l’élixir.

— Soit ! » répondit la princesse, et la sorcière lui coupa la langue. La pauvre enfant resta muette. »

Et à la fin, après l’élimination d’Ursula par Eric, la petite sirène peut enfin épouser le Prince.

Chez Andersen, le Prince en épouse une autre, et la sirène est sommée de tuer l’infidèle — et c’est terriblement graphique : « Elle nous a donné un couteau bien affilé que voici, lui expliquent ses sœurs les sirènes. Avant le lever du soleil, il faut que tu l’enfonces dans le cœur du prince, et, lorsque son sang encore chaud tombera sur tes pieds, ils se joindront et se changeront en une queue de poisson. Tu redeviendras sirène ; tu pourras redescendre dans l’eau près de nous, et ce n’est qu’à l’âge de trois cents ans que tu disparaîtras en écume. Mais dépêche-toi ! car avant le lever du soleil, il faut que l’un de vous deux meure. Tue-le, et reviens ! »

Bien sûr, placée devant un double bind épouvantable, elle ne peut s’y résoudre, et « la sirène jeta encore un regard sur le prince, et se précipita dans la mer, où elle sentit son corps se dissoudre en écume ».

Nous savons, nous, que le dilemme est en fait celui d’Andersen, vilain petit canard vivant dans l’impossibilité, dans la société luthérienne danoise du début XIXe, de dire qu’il était un beau cygne gay.

Les contes pour enfant, c’était mieux avant

De quoi faire un film saisissant et sans sucre ajouté —mais ça, ce n’est pas Disney. Peut-être Isao Takahata, l’auteur du Tombeau des lucioles — mince, il est mort cette année. Les Japonais ont de la chance, il leur reste Hayao Miyazaki (lorsque Disney a distribué l’un des chefs d’œuvres du maître japonais, Laputa, Le château dans le ciel, ils ont sacrifié le premier mot, ignorant que cela venait du troisième voyage de Gulliver — « pour ne pas offenser les communautés hispanique et italienne ». La bêtise est aussi une affaire d’inculture).

(Souvenir au passage d’avoir fait pleurer une classe entière en leur lisant la Petite fille aux allumettes : « Mais dans le coin, entre les deux maisons, était assise, quand vint la froide matinée, la petite fille, les joues toutes rouges, le sourire sur la bouche…. morte, morte de froid, le dernier soir de l’année. Le jour de l’an se leva sur le petit cadavre assis là avec les allumettes, dont un paquet avait été presque tout brûlé. « Elle a voulu se chauffer ! » dit quelqu’un. Tout le monde ignora les belles choses qu’elle avait vues, et au milieu de quelle splendeur elle était entrée avec sa vieille grand’mère dans la nouvelle année » — preuve s’il en était besoin que la littérature, c’est quand même mieux, question catharsis, que les mièvreries sucrées dont on accable aujourd’hui les mômes et qui les transforment en petites pestes).

Le cabossé de Notre-Dame

La firme de Burbank nous avait déjà fait le coup du révisionnisme avec le Bossu de Notre-Dame, où Esmeralda épouse Phébus pendant que Quasimodo fait des gambades.

Heureusement que Hugo est absent du générique — parce que Hugo, c’est Esméralda donnant à boire à Quasimodo après une scène de flagellation tout à fait médiévale (« Une larme pour une goutte d’eau », la toile de Luc-Olivier Merson, en 1903, en donne une idée sympathique).

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« Une larme pour une goutte d’eau » (Luc-Olivier Merson). Maisons de Victor Hugo, Paris / Guernesey ©Domaine public

Et surtout, à la fin, c’est ça :

« Quasimodo alors releva son œil sur l’égyptienne dont il voyait le corps, suspendu au gibet, frémir au loin sous sa robe blanche des derniers tressaillements de l’agonie, puis il le rabaissa sur l’archidiacre étendu au bas de la tour et n’ayant plus forme humaine, et il dit avec un sanglot qui souleva sa profonde poitrine : — Oh ! tout ce que j’ai aimé ! »

Eh oui — pendue, Esméralda ! Et quelques années plus tard, fouillant l’ossuaire où étaient jetés les condamnés, « on trouva parmi toutes ces carcasses hideuses deux squelettes dont l’un tenait l’autre singulièrement embrassé. L’un de ces deux squelettes, qui était celui d’une femme, avait encore quelques lambeaux de robe d’une étoffe qui avait été blanche, et on voyait autour de son cou un collier de grains d’adrézarach avec un petit sachet de soie, orné de verroterie verte, qui était ouvert et vide. Ces objets avaient si peu de valeur que le bourreau sans doute n’en avait pas voulu. L’autre, qui tenait celui-ci étroitement embrassé, était un squelette d’homme. On remarqua qu’il avait la colonne vertébrale déviée, la tête dans les omoplates, et une jambe plus courte que l’autre. Il n’avait d’ailleurs aucune rupture de vertèbre à la nuque, et il était évident qu’il n’avait pas été pendu. L’homme auquel il avait appartenu était donc venu là, et il y était mort. Quand on voulut le détacher du squelette qu’il embrassait, il tomba en poussière. »

Ah, la magie de Noël…

Ce vieux réac de Walt Disney…

Mais quels enfants sauront que la version Disney est une édulcoration honteuse de Hugo ? Quels enfants sont encore capables de lire Hugo — ou Andersen ?

Il s’agit là, bien sûr, du Disney moderne — après la mort de ce vieux réac de Walt. De son vivant, ce génie légèrement fascisant à force de racisme et d’anticommunisme primaire n’y allait pas avec le dos de la cuillère. Les Trois petits cochons (Oscar 1934 du meilleur court métrage d’animation) distille avec délectation une panoplie Mittel Europa que l’on fait endosser au loup (qu’un loup juif veuille manger du cochon est un tour d’écrou de plus dans l’imagerie antisémite de Disney), dont vous pouvez juger ici:

Rien de surprenant de la part de Disney, dont les commentateurs modernes ont relevé le penchant raciste multi-cartes — le plus effarant étant que les versions modernes ont censuré les passages les plus contestés : le politiquement correct ne…

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Jean-Paul Brighelli
enseignant et essayiste français.Il anime le blog "Bonnet d'âne" hébergé par Causeur.
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