Le chanteur Dick Annegarn revient avec un nouvel album « symphonique » qui résume sa vie et sa carrière en 12 villes / 12 chansons (label Musique sauvage). L’occasion de redécouvrir les plus belles oeuvres de ce poète, et de découvrir quelques trésors exhumées d’une carrière tortueuse…


Pas facile de s’appeler Benedictus Albertus Annegarn, surtout quand on veut être un grand bluesman. Cela sonne davantage comme le nom d’un fromage ou d’un cartographe hollandais du XVI ème siècle, que comme celui d’un noir-américain qui crève la dalle et pleure du blues avec sa guitare. Il s’appellera donc Dick. Dans l’esprit des français il y aura toujours un grand flou sur ses origines : belge, hollandais, issu de la planète mars ? L’ornithorynque naît aux Pays-Bas, passe l’essentiel de sa jeunesse dans le plat pays des gaufres et des chanteurs tristes, et finit par conquérir la France avec sa guitare, son look de « Grand Duduche » hippie à cheveux longs et son sourire légèrement ironique. Il fait une première apparition sur les écrans dans l’émission Discorama de Denise Glaser en 1974, et impose son premier (et dernier) tube : Bruxelles, superbe portrait d’un homme déchiré entre deux villes (« Cruel duel celui qui oppose Paris névrose et Bruxelles abruti »). Le grand échalas est signé chez Polydor, et enchaîne des albums somptueux – aux luxueux arrangements de cuivres et de cordes – tout au long des années 70. Benedictus Albertus se lasse peu à peu des cadences infernales, et du cercle vicieux qui fait enchaîner immuablement : sortie d’un nouvel album, promo, tournée, etc. Il ne souhaite pas non plus se plier à l’injonction de tube de sa maison de disque, et veut développer des projets plus personnels. En 1979, au terme d’une tournée mémorable dont il restera le témoignage d’un double-album jamais réédité De ce spectacle ici sur terre (Polydor, 1979), le chanteur fait brûler son vaisseau et annonce qu’il va prendre du champ par rapport au show-business. Ce sera en fait une demi-retraite. Il part vivre sur une péniche, se met à l’ombre et sort régulièrement des galettes aussi improbables, invendables et géniales que Ferraillages (Spalax, 1979) album de blues où il partage l’affiche avec Robert Pete Williams, ou Frères ? (Nocturne,1986) où il met en musique les furieux Vers nouveaux de Rimbaud – en réussissant cet  exploit de ne pas dénaturer la poésie du génie voyageur de Charleville.

De la Chine au Val-de-Marne

Dick nous revient avec 12 villes / 12 chansons, un album qui n’est pas une banale compilation, mais une subtile géographie de chansons – évoquant de la Chine au Val-de-Marne, du Nord de la France à la Belgique, de la Normandie à l’Angleterre, les cent trajectoires imaginaires et biographiques d’une vie. Tube incontournable, bloquant donc un peu le passage, « Bruxelles » fait bien entendu partie des premières escales proposées. Sans trancher radicalement avec la version originale de 1974, cette nouvelle interprétation revisitée gagne en profondeur et en sobriété. L’orchestration symphonique de Christophe Cravero est plus personnelle que celle que Jean Musy avait écrite dans les années 70 chez Polydor. Exit ici le dialogue entre les instruments classiques et l’orchestre rock ; la voix se fraie un chemin entre un piano et un ensemble symphonique. Il en résulte un agréable sentiment de dépoussiérage des bijoux de famille. La voix de Benedictus Albertus dit maintenant des décennies d’amour-rage pour cette ville, et certainement d’amour-lassitude pour cette chanson elle-même – à laquelle on l’identifiera toujours. Parfois Dick semble hurler de douleur, et l’on ne se souvient alors que cette chanson est devenue brièvement un hymne national alternatif à la « Brabançonne » peu après les attentats meurtriers de mars 2016 dans la capitale Belge.

Nogent la morne

Cette galette exhume aussi des pépites parfaitement méconnues, comme la superbe « Nogent-sur-Marne », présente uniquement dans l’album live de 1979 parfaitement confidentiel que nous évoquions plus haut. Encore une ville, encore une fascination. Banlieusarde cette fois. Dick s’adresse à « Nogent la morne », la tance, moque tendrement son « ventre en avant » et ses petits bistrots. Pour l’accompagner dans cette déambulation les instruments à vent sont convoqués, dans des notes graves. On imagine fatalement une sorte de fanfare sinistre et un peu asthmatique, vouée à l’extinction. La mélancolie sourd aussi dans le remake de « Coutances », cette carte postale normande légèrement dépressive d’un homme qui semble échouer sans raison en Normandie, et s’assoit sur un banc après avoir acheté un pain aux raisin  : « Mais qu’est-ce que je suis venu faire ici entre deux vacances, un dimanche après-midi à Coutances ? » demande t-il. La chanson date de 1975, et on pourrait glisser ça dans n’importe quel roman de Houellebecq.

Le blues de Tchernobyl

Dans « Tchernobyl Blues » c’est dans la zone nucléaire interdite ukrainienne que nous sommes conviés, après le drame. Retour au blues. Le sujet n’appelait pas une polka. La chanson remonte à 1990, passée largement inaperçue aussi, sur un album peu diffusé. Cravero écrit ici une orchestration plus spectaculaire, répondant à la dimension de fresque quasiment cinématographique de la chanson. Dick propose souvent une géographie tragique, mais pas seulement. Quand il pose plus tard ses valises à Lille, le poète célèbre sobrement la colombophilie lilloise (mais pas que) dans une chanson curieusement titrée « Lille ». Nous brûlons des étapes, et les adieux douloureux se font en Chine – sur les rives en feu d’un fleuve sauvage pour « Xilinji ».

Cauchemar ? Dick parle plutôt, pour l’ensemble de cet album d’ailleurs, d’un « film urbain et musical ». Vivement la suite du voyage… Le chantier paraît d’ailleurs en cours. C’est très « Grand Paris ». Il a un casque sur la tête sur la pochette.

Dick Annegarn,  12 villes / 12 chansons, label Musique

Lire la suite