Natsume Sôseki (1867-1916) a 33 ans quand il embarque, seul, à Yokohama, le 9 septembre 1900, pour Londres. Sa jeune épouse, Kyôko, a déjà une tentative de suicide à son actif. Une Japonaise qui n’aurait pas flirté une fois au moins avec la mort démériterait à ses yeux, comme aux miens.

Tout voyage qui ne nous détruit pas n’est qu’une forme vulgaire de tourisme

Sôseki qui est professeur d’anglais, est envoyé en Angleterre par le gouvernement sans objectif précis, sinon celui d’assimiler le meilleur de la culture britannique,  » en frayant avec les indigènes « , précise le ministère de l’Éducation. Sôseki est encore un inconnu et il n’éprouve qu’une curiosité très limitée pour les civilisations étrangères. Il sait néanmoins que tout voyage qui ne nous détruit pas n’est qu’une forme vulgaire de tourisme. Or, il est tout sauf un touriste.

Celui qui deviendra le plus grand écrivain du Japon moderne ignore encore quelle forme prendra son destin. Deux ans plus tard, à son retour d’Angleterre, il le saura. Il a la certitude d’être devenu fou. « Je me console, avouera-t-il, à l’idée que cette folie m’a permis d’écrire Je suis un chat ainsi que Le pauvre cœur des hommes. Et le seul sentiment que j’éprouve est une reconnaissance profonde et infinie envers cette déraison.  »

« Le peuple d’un pays ruiné est méprisable »

Pendant tout son séjour en Angleterre, Sôseki tiendra son journal. C’est le journal d’un bilieux et d’un neurasthénique. Rien ne trouve grâce à ses yeux et jamais il ne mentionne ce qui lui plaît. La nature elle-même l’indiffère. En revanche, il éprouve envers les étrangers une répulsion physique. Il ne supporte pas d’être confondu avec un Chinois. Ces derniers, d’ailleurs l’irritent par leur tapage. Et leur misère ne lui inspire aucune compassion : « Le peuple d’un pays ruiné est méprisable « , note-t-il incidemment. Quant aux Blancs, c’est pire encore : ils puent.

À Londres, il n’est pas plus tendre à l’égard de lui-même : « Quand j’aperçois au coin de la rue un individu bizarre de petite taille et laid, c’est moi-même dont une vitrine me renvoie le reflet… » Pire encore, au milieu de la foule londonienne, il prend conscience qu’il est vraiment jaune, ce qui avive encore son sentiment d’étrangeté.

Par ailleurs, la pollution de l’air et la saleté de la ville l’horripilent.  » Essaie de cracher quand tu te promènes à Londres. Tu seras étonné en voyant quel grumeau tout noir en jaillit. Des millions de gens dans cette ville respirent chaque jour la poussière et la fumée, et ils teignent leurs poumons de cette couleur. Chaque fois que je me mouche ou que je crache, j’ai honte de moi-même.  »

Ce Jésus et ses miracles, quel charlatan !

Même les pâtisseries occidentales le dégoûtent. Il souligne leur contraste avec le subtil chatoiement des yôkan japonais. Difficile de ne pas l’approuver. En ce qui concerne la littérature anglaise, il est fort surpris de la connaître mieux que les indigènes. Sans doute n’est-elle pour eux qu’un vulgaire passe-temps.  » D’ailleurs, ajoute-t-il, elle sent toujours le monde du commerce. »

Quand il est invité à prendre le thé chez des vieilles rombières qui aspirent à le convertir au christianisme, il en sort navré, au bord de l’épuisement mental. Ce Jésus et ses miracles, quel charlatan ! Comment peut-on gaspiller son temps avec de telles fariboles ? Ses hôtesses, elles, sont surprises qu’il n’éprouve pas la moindre velléité de prier. Elles le supplient de lire la Bible.  » Pris de pitié, j’ai consenti « , note-t-il ironiquement. Ces dames l’assurent qu’elles vont prier pour lui….On comprend son accablement. Pour un lettré japonais, l’absence de foi va de soi.

Un des textes les plus drôles de la littérature japonaise

Plus son séjour se prolonge, plus il prend conscience du gouffre qui le sépare des Anglais. Il écrit dans son journal : « Les Occidentaux aiment les choses saturées. Ils aiment aussi les choses tapageuses. Cela se voit dans leur théâtre, leur cuisine, leur architecture et leurs ornements. Cela se voit même dans la façon dont les hommes et les femmes s’embrassent. Le tout se reflète dans leur langue et est responsable à la fois du manque d’esprit et d’observation transcendante dans leur littérature.  »

Dans un environnement aussi étranger, et parfois hostile, on ne s’étonnera pas que la raison de Sôseki vacille. Il n’a plus aucun moment de quiétude. La nuit, il a l’impression qu’un train va à tout moment emboutir sa chambre. Il se dit qu’au milieu  de ce vacarme, les fibres de ses nerfs vont devenir aussi visqueuses que de la glu dans son pot. Un psychiatre lui conseillera de faire de la bicyclette pour retrouver son équilibre. Cela lui inspirera un des textes les plus drôles de la littérature japonaise, mais restera sans effet.

Il se dit que si Kant a publié un traité sur les forces vitales, il devrait, lui Sôseki, écrire un ouvrage pour célébrer leurs funérailles. À l’instar de Schopenhauer dont il apprécie la philosophie, le bruit le rend fou. « Tous ces bruits sont l’expression d’un usage désordonné des forces vitales qui me fait chaque jour endurer le martyre.  »
Bien des années plus tard, il fera un second voyage en Corée et en Mandchourie. Ce sera l’occasion de se détruire définitivement. Mais cette fois avec plus d’humour et de légèreté, si l’on en croit son journal. Il est enfin parvenu à célébrer les funérailles des forces vitales.

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