Si nous vous suivons, la défiance, devenue la règle entre la base et le sommet de la société, charrie du ressentiment – qui est peut-être le dernier ciment de l’identité nationale. Autrement dit, il y a une sale ambiance dans la famille France. Diriez-vous que nous sommes dans une situation prérévolutionnaire ?
Non. En revanche, des explosions contestataires de grande ampleur sont parfaitement imaginables. Nous aurions pu assister, pour le quarantième anniversaire de « mai 1968 », à un remake en son et lumière, si Sarkozy avait été au bout de l’intention qu’on lui prêtait de nommer aux Universités et à la Recherche le ministre que nous attendions tous avec impatience, je parle de Claude Allègre. Plus sérieusement, dans le contexte économique actuel et alors que l’horizon paraît bouché, une rentrée sociale extrêmement agitée n’est pas à exclure. Mais une révolution, c’est autre chose. Cela suppose un projet révolutionnaire, une vision de l’avenir qui parle aux gens. Les acteurs de 1789 et de 1848 étaient mobilisés par des idéaux largement partagés. Aujourd’hui, il n’y a aucune offre révolutionnaire plausible. À quoi ressemblerait « l’autre société » ? Pensez à ce qui s’est passé en 1968. Tout ça pour aboutir à Mitterrand et Marchais – autant rentrer dans le rang en attendant des jours meilleurs. Et pourtant, en 1968, toutes les conditions conjoncturelles d’une révolution étaient réunies. Toutes sauf une : il n’existait en fait, derrière la rhétorique, aucun projet révolutionnaire, à peine un vague parfum d’utopie ; et aujourd’hui, même celui-ci n’est plus au rendez-vous.

Pourquoi l’abstentionnisme n’est-il pas plus élevé ?
Parce que les gens continuent à croire dans la politique ! C’est peut-être ainsi que les Français persistent dans leur être. Quand tout devrait les inciter à se détourner de la politique, ils veulent y croire encore ; et il suffit que des personnages habiles et talentueux parviennent à faire vibrer cette corde-là, et c’est reparti ! En attendant, si Nicolas Sarkozy échoue pour de bon, la crise française sera de grande intensité.

À quoi se verra un « échec pour de bon » ?
Au fait qu’il sera devenu clair pour le plus grand nombre que la « rupture » annoncée n’a rien réglé. Pour l’instant, Sarkozy parvient encore à donner le change grâce à pas mal d’habileté cosmétique (l’autonomie des universités ou les régimes spéciaux) et à la multiplication permanentes des fronts. Reste à voir si, dans quatre ans, les Français auront l’impression d’avoir fait l’aggiornamento qui les remet dans la course et les tire de l’ornière. Si ce n’est pas le cas, le retour à la case « déprime » initiale sera rude.

La première préoccupation des Français, soigneusement entretenue par la multiplication des reportages sur les prix qui augmentent, serait le pouvoir d’achat. À lire les journaux, on a le sentiment que la règle, en France, est d’avoir faim ! La première demande adressée aux politiques est-elle qu’ils nous enrichissent ?
Cette focalisation illustre ce qu’on appellerait, en langage savant, un « rétrécissement des horizons d’attente ». L’obsession du pouvoir d’achat est peut-être une construction médiatique, mais elle a du sens politique. C’est tout ce qui reste du sens de l’histoire et du progrès. Voilà ce qui en fait un thème consensuel, véhiculant encore un vague espoir de mieux, voire de bien. À défaut de lendemains qui chantent et de vastes horizons, on se rabat sur leur ultime résidu, le « pouvoir d’achat ». Ce slogan pathétique résume une panne généralisée du discours public et de l’imaginaire social.

Propos recueillis par Elisabeth Lévy et Gil Mihaely.

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