Sans doute mais les modèles de promotion sélectionnés par la publicité et les médias valorisent la réussite facile au détriment de la méritocratie – c’est le règne du « people ». Quand tout le monde peut devenir une star, l’idée même d’élite ne disparaît-elle pas ?
Je ne le crois pas. Les « people » forment une super-élite aux yeux des gens, mais une élite d’un autre type. Il ne s’agit plus d’une élite qui indique le chemin, collectivement parlant, mais d’une élite de la réussite individuelle. C’est cela qui a changé. Il ne reste plus grand-chose de la mystique du service public qui animait l’Etat pendant les « trente glorieuses ». Aujourd’hui, on entre à l’ENA pour faire carrière et non pas pour servir l’Etat et souvent aussi, on se sert des institutions au lieu de les servir.

Faut-il en conclure que le sentiment de responsabilité vis-à-vis de l’intérêt général a disparu ?
Non. Ce que je décris n’est qu’une tendance. Certes, dans les rangs des supposés serviteurs de l’Etat, beaucoup ont adopté le modèle de la réussite individuelle – comment en irait-il autrement ? Néanmoins, les traditions du service public sont fortes et elles persistent, comme le reste de l’identité du pays. Il existe toujours un personnel politique de bonne volonté, à droite et à gauche, même s’il est dépassé par les événements. La moitié des élus socialistes sont des gens assez sincères. Bien sûr, ils veulent faire carrière, mais ils aimeraient aussi changer les choses. Seulement, ils n’ont ni le discours ni les idées pour cela. Il est étonnant de voir combien le porte-à-faux de la France par rapport à la mondialisation libérale est peu compris par des gens qui en sont eux-mêmes l’expression.

Il n’est pas mieux compris par les médias. Après le référendum de 2005, on a cru voir émerger une classe politico-médiatique. Dans l’inconscient social, les journalistes les plus en vue appartiennent au même monde que les politiques, et, de plus en plus, au même que les « people ». Une telle caste existe-t-elle ?
Non. On a pu le croire au cours du débat sur le traité européen, parce qu’il s’agissait d’une question à fort contenu idéologique sur laquelle toute les élites ou presque, socialistes en tête, reprenaient à leur compte un discours convenu. C’est beaucoup moins vrai au niveau de la gestion de l’Etat. Certes, il existe une proximité nouvelle entre politiques et journalistes. Elle s’explique par le fait que les politiques ont de plus en plus besoin de journalistes pour communiquer. Ce rapprochement utilitaire est visiblement monté à la tête de quelques-uns de vos confrères qui ont cru qu’être admis dans l’intimité des hommes politiques signifiait qu’ils avaient de l’influence sur eux, voire qu’ils étaient du même monde. Lourde méprise!

Bon. Que les élites ne soient pas à la hauteur est une chose. Mais les citoyens sont-ils plus dans le coup ?
Non bien sûr. La désorientation est générale. Toute la difficulté de la situation est que l’identité collective est elle-même en crise parce qu’elle n’entend plus de discours plausible à son propre sujet et que les gens ne connaissent plus l’histoire de leur pays. Mais le fait de ne pas connaître l’histoire dont ils procèdent ne les empêche pas d’être sous son emprise. Aujourd’hui, l’identité française se manifeste surtout de manière négative, par la répugnance viscérale qu’inspirent spontanément certaines propositions. Le CPE en a offert un cas de figure typique. Dispositif anodin aux yeux de ceux qui l’avaient conçu, il touchait à quelque chose venu du plus profond de l’histoire de France – le licenciement sans motif, cela pue l’arbitraire, les lettres de cachets, la Bastille, les phobies françaises par excellence. D’où cette colère à laquelle nos élites ont assisté, stupéfaites et impuissantes, et qui a achevé de les convaincre de l’irrationalité des populations. En réalité, replacée dans son contexte symbolique, cette réaction était très rationnelle ! La même histoire s’était jouée sur le mode mineur avec l’affaire des « ATOS », les personnels administratifs de l’Education nationale dont le gouvernement Raffarin voulait transférer la gestion aux régions. Le résultat avait été une levée générale de boucliers, apparemment incompréhensible mais touchant à une autre phobie française, dirigée contre les féodalités locales.

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