Ces phobies sont certainement compréhensibles, légitimes, ancrées dans le roman national. Leur persistance ne témoigne-t-elle pas d’un indécrottable refus du réel ?
Je ne crois pas. Les crispations « inexplicables » montrent ce qui nous manque : un discours public prenant en charge ces spécificités nationales dans ce qu’elles ont d’historiquement fondé pour les désarmer et les faire évoluer quand c’est nécessaire. Si vous les heurtez de front, vous ne suscitez qu’un rejet instinctif. Il ne faut pas oublier que l’équation de la France moderne, c’est l’alliance entre le pouvoir central et le peuple contre les autorités intermédiaires. Dans cette configuration, la « base » (ce que vous appelez la « France d’en bas »), est fortement demandeuse à l’égard des élites. Le drame est que celles-ci ne comprennent strictement rien à ce qu’on attend d’elles.

La crise identitaire française ne tient pas seulement au modèle de régulation économique mais aussi et peut-être surtout, à la panne de la machine à fabriquer des Français. L’incapacité des élites à avoir un discours et une politique clairs sur l’immigration ne doit-elle pas être incriminée au premier chef ?
C’est l’exemple même du désastre politique français. En Europe, la France était le seul pays à avoir une tradition d’immigration, avec une assez remarquable réussite au total, au-delà des accidents de parcours plus ou moins graves. Ce qui aurait pu être un atout est devenu un handicap dans le contexte où l’immigration s’est imposée comme une donnée constitutive de la vie des sociétés européennes. Le modèle français classique était républicain et assimilationniste. Il a été pris à contrepied par les nouvelles exigences en matière d’identité culturelle et personnelle. L’individualisme, c’est aussi cela. Il eût fallu le faire intelligemment évoluer, en mesurant ce qu’engage de fondamental l’immigration pour la société d’accueil, politiquement et symboliquement. L’immigration est un problème, qu’on le veuille ou non. Il l’est en ceci, très exactement, que les flux de population ne se régulent pas tout seuls, pas plus que le reste, n’en déplaise aux ultra-libéraux qui s’ignorent que sont nos braves militants de l’ouverture des frontières. Il eût fallu tirer les leçons de l’autre grand modèle, le modèle américain, confirmé par la marche de l’histoire quand le nôtre a été battu en brèche. De quoi est faite la réussite américaine en la matière ? D’abord, de l’adhésion des nouveaux venus au credo américain. Chaque immigrant confirme avec ses pieds que tout le monde veut devenir américain et qu’il a raison, parce que c’est ce qu’il y a de mieux au monde. L’immigration est perçue comme positive, par là-même. Elle est faite ensuite de l’exigence envers les immigrés : tu viens aux États-Unis pour réussir par ton travail, donc tu te démerdes, et tu ne demandes rien à personne. Résultat : l’apport des nouveaux arrivants à la richesse collective est indiscutable. Il y a un lien intime entre ouverture à l’immigration et limites de l’État-providence.

Mais l’adhésion ne se décrète pas. Pensez-vous que nous aurions dû ou pu en faire autant ?
Pas du tout. Mais nous avions à en tirer une vue claire des nœuds des problèmes. Nous avons fait le contraire, et nous avons tout faux : nous avons organisé une immigration vers l’État-providence et une immigration pénitentielle, qui plus est, présentée non comme une adhésion à notre culture, à notre histoire, à nos valeurs, mais comme une expiation des crimes commis en leur nom. Étonnez-vous après ça que les populations aient une perception mitigée du phénomène ! Là-dessus, cerise sur le gâteau, ces réticences ont été le prétexte d’une campagne de mépris social ahurissante, de la part du gratin, envers ces petits blancs racistes et « fermés ». Nous sommes dans un pétrin inextricable. Tout est à refaire et les candidats ne se bousculent pas.

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