En quoi la formation classique fournissait-elle un logiciel permettant de comprendre la société française ?
Elle possédait l’immense qualité de véhiculer un langage commun dans lequel la société se reconnaissait. Sans avoir besoin d’y penser, les membres des classes dirigeantes parlaient un langage que tout le monde comprenait à peu près. Aujourd’hui, ils tiennent un discours hors-sol dans lequel les populations n’entrent pas et qu’elles rejettent avec d’autant plus de vigueur qu’il heurte les traditions les plus profondes de l’histoire intellectuelle de ce pays. D’où cette situation très particulière : dans le pays qui est sans doute celui que les nouvelles logiques de la mondialisation – l’évolution néolibérale de l’économie – prennent le plus à rebrousse-poil, les élites y ont adhéré de manière a-critique, en se dissociant du vulguum pecus et de l’identité locale, renvoyés à leur arriération et à leur provincialisme. D’où la surdité mutuelle, l’incompréhension profonde entre la base et le sommet, qui nourrissent la singularité de la dépression nationale. À l’arrivée, tout le monde a le sentiment d’être perdant. En haut, on désespère d’un peuple ingouvernable, tandis que le sentiment d’abandon se développe en bas.

Mais alors, est-ce l’élite qui est coupée du réel, ou « le peuple » qui est incapable de s’adapter à la nouvelle donne – ce que suggère l’antienne du pays impossible à réformer ?
La mission de l’élite, c’est de conduire les évolutions du pays, ce qui suppose de les rendre intelligibles et de les faire accepter ; or c’est très exactement ce qu’elles ne savent plus faire depuis 1975. Le giscardisme a été un premier échec, le mitterrandisme un deuxième, qui a ajouté une solide couche de mensonge. Quant à Chirac, il a offert une brillante synthèse de Giscard et de Mitterrand.

En tout cas, au moment même où les élites adhéraient à une mythologie du changement – ce que Pierre-André Taguieff a appelé le « bougisme » – elles ont été incapables de conduire la moindre réforme. Paradoxal, non ?
Essayons de résumer le problème. La société française est prisonnière d’un passé qui fait qu’elle attend l’essentiel de l’Etat. On peut le déplorer, vouloir la changer sur ce point, mais c’est ainsi. Les Français veulent un roi qu’ils veulent guillotiner. Ils combinent l’attente à l’égard du pouvoir et la révolte endémique contre lui. Du coup, les décisions des pouvoirs en place sont systématiquement contestées, mais cela ne conduit pas pour autant à les renverser.

Dans ces conditions, les déclinistes ont raison : il est difficile et peut-être impossible de gouverner.
Pour faire évoluer les gens, il faut les prendre comme ils sont, avoir une idée des raisons qui font ce qu’ils sont, et leur tracer un chemin plausible pour leur permettre de changer tout en restant ce qu’ils sont. C’est très exactement le travail que les élites dirigeantes françaises, de droite ou de gauche, ont été incapables de faire, faute de mesurer le hiatus entre l’identité héritée et la nouvelle configuration dans laquelle il s’agissait d’entrer. Le pays a beaucoup changé dans les faits, mais sans que ces changements soient intégrés dans l’identité collective. D’où un malaise permanent et des explosions à répétition, souvent déclenchées pour des motifs purement symboliques – voir l’affaire du CPE. L’attitude constante des élites dirigeantes a été de faire avaler le comprimé au malade en lui pinçant le nez et en lui demandant de fermer les yeux. On répète aux Français, en substance, que ce monde étant ce qu’il est, ils doivent cesser d’être ce qu’ils sont. Ils en concluent : « Les salauds veulent notre mort. » Et ils campent dans le refus. Ce n’est évidemment pas de cette façon qu’on transforme un pays en profondeur.

En somme, alors que la croyance dans la main invisible et le moins d’Etat fait un retour en force, les Français n’ont plus le vent de l’Histoire en poupe.
Oui. Les Français ne parviennent pas à épouser ce monde de la régulation automatique, car il est contraire à tous les gènes de leur culture. Eux croient dans la volonté rationnelle et dans la capacité des politiques d’infléchir le cours des choses. L’univers libéral de contrat et de compromis les déroute. Ce n’est pas un hasard s’ils ont élu un homme qui se présente comme l’incarnation d’une volonté, même si cette volonté ne sait pas où elle va. Le sarkozysme est le symptôme d’une maladie nationale, la foi dans une volonté, même si elle n’a plus d’objet.

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