Le débat entre Gérald Darmanin et Marine Le Pen a, d’une certaine manière, tenu ses promesses. Concernant le livre de Gérald Darmanin, la présidente du RN a affirmé qu’elle aurait pu « le signer ». Quand le détail de la loi confortant les principes républicains a été abordé, et qu’elle se voyait ironiquement reprocher sa mollesse, elle a lancé au ministre: « Moi, je m’attaque à l’idéologie islamiste ». L’analyse de Philippe Bilger.


Le débat de hier soir sur France 2 a, d’une certaine manière, tenu ses promesses. Parce que, dans la forme et la courtoisie apparente, il ne pouvait pas ne pas les tenir. La présidente du RN avait trop besoin de faire oublier sa conduite erratique de 2017 et, au moins sur ce plan, était condamnée à se maîtriser. Elle l’a fait. Quant au ministre, il est resté fidèle à son registre talentueux et de professionnel sûr de ses chiffres. L’un et l’autre, sans se laisser troubler par deux arbitres (c’était beaucoup !) pour leur dialogue, ont mis parfois de l’ironie pour elle, de la condescendance pour lui, dans leurs propos.

Sur le fond, ils sont d’accord sur beaucoup de points

Pour le fond, si les échanges n’ont pas été éblouissants mais souvent passionnants malgré les thèmes battus et rebattus, rien n’était gagné par avance pour les deux contradicteurs. Précisément, parce qu’une familiarité, sinon une complicité, existait entre eux, d’abord sur la prédominance des sujets régaliens au sens large – séparatisme, immigration, islamisme, idéologie ou religion dévoyée – et même sur leur appréhension. Il n’était donc pas facile, sans forcer artificiellement le trait, malgré cette similitude, de s’opposer authentiquement.

Marine Le Pen, focalisant sa critique sur l’interdiction de l’enseignement à domicile, a ainsi semblé valider l’essentiel du projet de loi « pour renforcer les principes républicains » et Gérald Darmanin, sentant sa gêne, lui a évidemment prêté une adhésion qu’elle ne voulait pas avouer ni assumer.

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Elle a également mis en évidence une ambiguïté centrale du texte, qui consistait, faute pour le gouvernement d’oser dénoncer seulement l’islamisme, à mettre les religions en vrac dans le même sac de police administrative. Même si on comprend bien le souci du pouvoir, cette globalité purement tactique occultait la visée fondamentale de ces dispositions en paraissant refuser de nommer une suspicion, une culpabilité si des innocences ne se trouvaient pas impliquées avec elles.

Marine Le Pen a relevé le hiatus entre les écrits du ministre et sa politique

Marine Le Pen, peu friande des détails, des précisions, des chiffres, raisonnant en gros, tentait autant que possible de déserter le terrain qui ne lui convenait pas pour s’abandonner, souvent avec pertinence, à des dénonciations générales, à des indignations répétitives qui faisaient mal parfois quand elles touchaient leur cible. Leur faiblesse tenait à ce qu’elles permettaient à Gérald Darmanin de tancer son interlocutrice, de manière humiliante malgré le sourire qu’il affichait et celui qu’elle conservait, sur ses approximations, ses imprécisions, le flou, que son énergie n’effaçait pas, de certains de ses projets, la contradiction entre ce qu’elle proclamait et ce qui aurait été possible juridiquement et politiquement. Il s’engouffrait dans ce qui demeurait à la fois la force et la fragilité de Marine Le Pen: excellente dans la charge, médiocre dans les analyses, pauvre dans l’opératoire.

Il est vrai qu’elle n’a pas ménagé non plus Gérald Darmanin sur le hiatus entre les principes et l’extrémisme de son dernier livre(1) et la réalité de son action… Tentant de faire de l’esprit en accusant la présidente du RN d’être « plus molle » que lui et en l’incitant à « prendre des vitamines », il convainquait moins qu’il ne fuyait le plus élégamment possible. Ainsi, Marine Le Pen a marqué des points sur ce sujet, parce qu’elle révélait ainsi les sinuosités intellectuelles et politiques du ministre de l’Intérieur.

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Gérald Darmanin, dans cette joute, n’a pas gagné mais n’a rien perdu de son capital enrichi par une vive intelligence, la certitude du destin plus vaste qui l’attend, un langage épousant habilement les séquences des échanges. Un ministre sur qui le président pourra compter à condition qu’il ne varie pas sans cesse entre le modèle de Nicolas Sarkozy et celui du centriste équilibré, frileux, précautionneux qui ne lui va pas comme un gant.

Macron surveille Le Pen mais n’a pas à la craindre outre mesure

Marine Le Pen a remonté la pente. Si j’étais son futur adversaire en 2022, je ne la sous-estimerais pas, mais je n’aurais pas peur. Techniquement, pour le verbe, elle a progressé et sa psychologie, son comportement ne l’ont pas desservie. Mais l’exercice n’a pas été à ce point remarquable qu’elle puisse demain intimider, voire tétaniser son contradicteur. Emmanuel Macron sera moins confortablement installé dans son discours mais il y aura toujours des points faibles dans la dialectique et la personnalité de celle qu’il attend en nous faisant croire qu’il la combat.

La meilleure nouvelle, pour le RN, est survenue en dehors du débat. Pour 40% des Français, ce parti est de loin le plus crédible pour répondre au défi de la sécurité et au danger de l’islamisme en France. Certes Marine Le Pen peut faire fondre cette confiance mais ce peut être aussi, pour elle, un encouragement pour 2022. Surtout que le président a découvert seulement sur le tard le régalien. Il le fallait bien, pour que la droite et la droite extrême n’en aient pas le monopole! Tout est encore ouvert pour 2022.

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