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La question algérienne: un procès à charge qui ne dit pas son nom

Car si l’amnésie serait une faute, la repentance à tout prix, elle, est à coup sûr une erreur...

La question algérienne: un procès à charge qui ne dit pas son nom
Loris Chavanette. Photo: Erik Martens

 


L’analyse de l’historien Loris Chavanette, auteur du roman La Fantasia (Albin Michel, 2020).


En vue du soixantième anniversaire de l’indépendance de l’Algérie en 2022, Emmanuel Macron a un plan: réconcilier les deux pays, pacifier les mémoires des deux côtés de la Méditerranée afin de tirer un trait sur le passé. Bref, il se hasarde dans des chemins où personne ne s’est jamais aventuré avant lui sinon dans la communication politique. Notre président peut certes s’appuyer sur la personnalité de l’historien Benjamin Stora. De près de trente ans son aîné, ce dernier sert de caution scientifique et morale au chef d’Etat dans son entreprise de reconquête de l’amitié algérienne.

La réalité est que le président français cède à une double pression: celle exercée par un pan de la jeunesse française habituée à siffler la Marseillaise; celle exercée ensuite par le nouveau président algérien, Abdelmadjid Tebboune, exigeant que l’Etat français présente des excuses sans réserve à son pays, non seulement pour les crimes commis pendant la guerre d’indépendance, mais aussi pour l’occupation coloniale dans son ensemble. Ce dernier s’estime en droit de poser des conditions strictes à la France car il trouve en Emmanuel Macron un interlocuteur à son goût, celui-là même qui, lorsqu’il était candidat à l’élection présidentielle, interviewé par un média algérien, avait qualifié la colonisation de « crime contre l’humanité ».

Il ne faut pas faire de l’histoire une affaire politique

Dans ces conditions, Benjamin Stora a fort à faire. Il sait pertinemment qu’aucune des conditions n’est réunie pour mettre un terme au sempiternel conflit franco-algérien: d’abord parce que l’histoire ne devrait jamais être une affaire de tambouille politique; ensuite parce que l’histoire nécessite une contextualisation permanente des événements, n’en déplaise aux partisans de la moralisation anachronique de l’action des hommes du passé; enfin parce que l’histoire a toujours été impuissante, confrontée à la virulence de mémoires contraires. Pour ces raisons, l’initiative de Macron a toutes les chances de rester un vœu pieux.

Surtout, dans toute cette affaire, il y a une erreur d’appréciation commise dès le départ. En exigeant des excuses en bonne et due forme, dans lesquelles serait englobée la faute originelle de la colonisation, le gouvernement algérien a pris la position la plus radicale, victimaire, et morale sur le sujet; or c’est presque toujours la voix la plus indignée, excessive même, qui a le dernier mot à ce jeu-là. Indignation immédiatement soulevée par l’Etat algérien à l’invocation de possibles effets positifs de l’époque coloniale! Indignation semblable dès que l’on parle des crimes commis par le FLN à l’égard des civils lors de la guerre! On peut décliner sans fin.

Ainsi, il faut bien appeler par son nom l’enquête historique lancée: c’est un procès à charge intenté à la France et à son histoire qui risque de se transformer en justice des vainqueurs où seule la vision binaire, manichéenne, décontextualisée, s’impose au final.

La littérature, ma contribution dans cette «guerre des mémoires»

Toute la meilleure volonté du monde de Benjamin Stora demeure impuissante face à la guerre des mémoires que se livrent les parties en présence. C’est un fait attesté par un Etat algérien arc-bouté sur ses positions (les critiques venant d’Alger contre le rapport Stora le montrent d’ailleurs). Tout comme les discours des Français d’Algérie, ruminant leur malheur, le prouvent quotidiennement.

A lire aussi, Jean-Paul Brighelli: Rapport Stora: la repentance à sens unique?

En tant que descendant de pieds-noirs, j’ai tenté cet impossible rapprochement entre les deux rives, dans un roman parce que la littérature est encore le seul endroit où l’on peut rêver de chasser la colère de l’histoire en faisant appel à la beauté du monde. La Fantasia (Albin Michel) peint l’Algérie d’après-guerre, une société gangrénée par le racisme et les inégalités sociales, un pays d’une richesse à couper le souffle, avec ses légendes, ses vastes espaces, son sensualisme tout oriental et ses trésors d’humanité. Entre les monts tlemcéniens et la côte oranaise, en passant par l’aridité des plaines de Sidi Bel Abbès, c’est l’époque coloniale que j’ai cherché à faire revivre avec tout ce qu’elle avait d’illusions, de préjugés, de douleurs et de couleurs. Critiqué d’un côté pour avoir fait un tableau enchanteur de l’Algérie coloniale et incriminé de l’autre pour avoir pointé les souffrances engendrées par un système de domination (raciale ou patriarcale), le roman a bien atteint son but.

Dans le livre, mon héroïne Mariane, originaire d’Espagne et catholique, raconte à son petit-fils sa jeunesse, avec tout ce que cette dernière a eu de merveilleux et aussi de douloureux. J’ai rapporté une anecdote que ma grand-mère avait pris soin de me raconter: dans son immeuble de Mostaganem, une voisine, chrétienne comme elle (du nom de Lambertine), vivait avec un médecin musulman. Fréquemment, les femmes du quartier l’humiliaient et lui crachaient dessus pour lui montrer toute la détestation qu’elles avaient pour les femmes libres de son genre. Le seul crime de Lambertine était d’aimer un homme qui n’était pas de sa culture. Mariane était profondément attristée par cette situation et témoignait de l’affection pour la malheureuse quand elle se trouvait seule en sa compagnie.

Amour impossible

En racontant cette scène, j’ai cherché à faire réfléchir sur le racisme dans cette société coloniale, car c’était aussi ça l’Algérie tant regrettée par certains. J’ai essayé la voie de l’autocritique envers ma propre histoire, mon propre peuple. Et je peux mesurer à quel point ce dialogue est presque impossible. Mais l’Algérie des années 50, c’était aussi les hôpitaux, les routes, les écoles, ce qui m’a poussé à évoquer la décision de Mariane, femme au foyer, de donner des cours de français et d’algèbre à de jeunes Algériens, ou encore sa rencontre avec un cavalier arabe qui se décide à lui faire découvrir et aussi aimer le pays de ses ancêtres.

Il y a de la complexité dans notre histoire commune, beaucoup d’indicible aussi, comme dans toutes les histoires d’amours impossibles.

Ainsi au lieu de centrer le débat sur la question de savoir si la France doit s’excuser et de quoi, il est crucial de tenter de comprendre notre histoire et non de placarder des jugements purement moraux. Car si l’amnésie serait une faute, la repentance à tout prix, elle, est à coup sûr une erreur.

La Fantasia

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