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Affaire Matzneff: fallait-il hurler avec les agneaux?

Affaire Matzneff: fallait-il hurler avec les agneaux?
Gabriel Matzneff, 1980 © Sophie Bassouls

Dans le récit de sa liaison adolescente avec Gabriel Matzneff, Vanessa Springora témoigne d’une douleur incontestable. Mais, trente ans après les faits, la compassion ne saurait justifier le lynchage d’un vieil homme par des foules haineuses. À ces procureurs, jadis partisans d’une liberté sexuelle tous azimuts, de pratiquer leur examen de conscience.


Bien sûr, un clou a chassé l’autre. D’autres polémiques nous ont requis, d’autres coupables devaient être dénoncés. On peine à imaginer qu’il y a seulement trois semaines, l’affaire Matzneff occupait, non seulement les pages des journaux et les plateaux des télévisions, mais aussi les dîners en ville et les discussions de bureau et de bistrot. Jérôme Fourquet n’y voit qu’une affaire de caste, l’histoire d’un tout petit monde de lettrés, publicistes et mondains qui jouaient les esprits forts et se croyaient au-dessus des lois, qui n’intéresserait le populo que comme la preuve de la dépravation de ses élites. Notre cher Fourquet se trompe. Comme un éclair de vérité qui se dérobe aussi vite qu’il apparaît, la flambée de vertu outragée à laquelle nous avons assisté parle de nous – comment en irait-il autrement dès lors qu’il est question des eaux troubles de la sexualité ? Encore faudrait-il que nous soyons capables de comprendre ce qu’elle dit. Or, le résultat, sinon le but inconscient, de la panique morale est précisément d’interdire de réfléchir. La nuance, la complexité, les hésitations, les doutes sont proscrits. Comme l’écrit Milan Kundera, « le conformisme de l’opinion publique est une force qui s’est érigée en tribunal et le tribunal n’est pas là pour perdre son temps avec des pensées, il est là pour instruire des procès ». Il ne connaît pas les circonstances atténuantes, ne veut pas savoir si l’accusé a eu une enfance malheureuse ou s’il avait fumé du cannabis.

Briser le silence

L’affaire démarre le 5 janvier avec la parution du livre dans lequel Vanessa Springora raconte la liaison qu’elle a eue, entre 14 et 16 ans, avec G., alors âgé d’une cinquantaine d’années. Je l’avoue, avant de lire Le Consentement, je la soupçonnais de vouloir se livrer à une basse vengeance en surfant sur la vague #metoo. J’avais tort. Sans partager l’enthousiasme littéraire de certains de mes confrères, j’ai été frappée par ce récit et par la douleur de son auteur, perceptible à chaque page et dans ses rares interventions médiatiques. Après tout, Matzneff n’en fait pas mystère, deux ou trois de ses livres ont été directement inspirés par cette relation, il a même publié, de façon anonyme mais transparente pour le petit monde parisien, les lettres mièvres et enflammées que lui adressait la collégienne. Elle donne sa version, c’est de bonne guerre.

Alain Finkielkraut ose une interprétation dissidente de ce qui nous arrive. Pour lui, nous n’assistons pas à la victoire du Bien sur le Mal, mais à la substitution d’un délire à un autre

On dispose donc d’au moins deux narrations de cette liaison et, on ne s’en étonnera pas, il n’y a pas le moindre point commun entre les deux. Elle relate une destruction, il parle d’un exceptionnel amour, se déclare trahi et ne comprend toujours pas ce qu’elle lui reproche – son encombrant narcissisme expliquant sans doute son incapacité à l’empathie. De plus, la femme qu’est devenue Vanessa Spingora ne raconte pas la même histoire que celle qu’a vécue l’adolescente. L’adolescente était fascinée par son initiateur, la femme se dit victime d’un prédateur. Qui dit la vérité, la femme ou l’adolescente, le chasseur ou la proie ? Y a-t-il une vérité en ce domaine ?

D’un point de vue légal et moral, Matzneff était assurément coupable. Et il l’était encore plus quand il avait avec des garçons de dix ans les relations charnelles qu’il décrit dans ses romans et journaux. Aussi déplaisant soit le collectionneur de jeunes filles, on ne saurait le confondre avec le pédophile, amateur et abuseur d’enfants. Au demeurant, Springora, rendue vulnérable par l’absence de son père, aurait peut-être souffert tout autant si elle avait rencontré G. à 16 ans. Quoi qu’il en soit, elle n’est pas responsable de l’emballement provoqué par la parution de son livre, qui l’aurait plutôt, dit-on, déstabilisée.

Hurler ou être complice

Dans le climat de terreur qui se déploie sous l’étendard de l’enfance bafouée, quiconque ne hurle pas avec les agneaux est suspect de complaisance à l’égard du loup. Évoquer l’ambiguïté de la séduction, rappeler que toute relation sexuelle, même entre adultes consentants, comporte une forme d’emprise ou que le désir et ses fantasmes ne peuvent être assujettis à la norme qui s’impose aux actes équivaut à un aveu de complicité.

Il faut choisir son camp. Vanessa ou Gabriel ? Si tu n’es pas contre lui, tu es contre elle. Et vous, m’a-t-on demandé, à Causeur, vous êtes de quel côté ? D’abord, il n’y a pas de « vous » et pas de « nous », chacun est maître de sa parole (et la conférence de rédaction sur le sujet a été plutôt animée). Ensuite, on peut avoir de la compassion à la fois pour ce qu’a vécu l’une hier et pour ce qu’endure l’autre aujourd’hui. Et on doit avoir le droit de refuser de participer à la mise à mort sans être accusé de couvrir des crimes. Il est étrange que si peu de gens ressentent la pitié qui porte l’Auvergnat de Brassens vers celui sur lequel les croquantes et les croquants se plaisent à cracher.

La pédophilie, ou plus précisément les abus, agressions et viols commis sur des enfants prépubères, fait horreur. Mais le lynchage en meute d’un homme à terre par une foule haineuse ivre de sa bonne conscience fait honte. L’épisode Matzneff est presque un cas d’école de la logique du bouc émissaire si bien décryptée par René Girard. Certes, alors que la révolution chrétienne postule l’innocence de la victime-émissaire, Matzneff a fait du mal, sinon le Mal comme on nous le dit aujourd’hui. Mais le spectacle de la bonne société se réconciliant en maudissant le réprouvé n’est pas à l’honneur de l’humanité.

On aura au moins appris à cette occasion qu’il y a un ministre de la Culture. Frank Riester est en effet sorti de sa boîte pour demander au Centre national des lettres de supprimer la subvention de 7 000 euros par an accordée à l’écrivain en 2002. En prime, chauffé par les médias, il s’est demandé s’il n’y avait pas moyen de l’expulser du logement social qu’il occupe. Quels qu’aient été ses crimes, vouloir jeter à la rue un homme malade et sans le sou âgé de 83 ans, c’est la grande classe.

La passion de juger et plus encore de condamner ne connaît aucun frein, au contraire, le zèle des uns stimule l’ardeur des autres. En l’absence du principal intéressé, réfugié en Italie, la meute tombe sur Pivot qui remarque pour sa défense que la hiérarchie entre la morale et la littérature a changé. La vindicte numérique redouble alors contre le pape des lettres qui finit par faire l’autocritique attendue : « Il m’aurait fallu beaucoup de lucidité et une grande force de caractère pour me soustraire aux dérives d’une liberté dont s’accommodaient tout autant mes confrères de la presse écrite et des radios, déclare-t-il au JDD. Ces qualités, je ne les ai pas eues. Je le regrette évidemment. »

Plusieurs amis de l’écrivain, qui tiennent à leur tranquillité, ce qu’on ne saurait leur reprocher, le lâchent avec tristesse, d’autres se terrent. Quelques-uns, comme Roland Jaccard et Franz-Olivier Giesbert tiennent bon. Plusieurs, au demeurant, se demandent sincèrement pourquoi ils n’ont jamais réagi aux récits circonstanciés de leur ami sur ses aventures. « Moi je n’ai jamais vu Gabriel avec des mineures, mais l’histoire de Vanessa se savait, confie l’un d’eux. En revanche, les petits garçons, Manille, il n’en parlait jamais. Et nous, on préférait ne pas savoir. »

Le triomphe modeste

Parmi les innombrables accusateurs de l’écrivain, certains, à l’image de Denise Bombardier, peuvent se targuer d’avoir attaqué Matzneff au temps de sa puissance, quand ceux qui s’y risquaient étaient la risée de Saint-Germain-des-Prés. C’est aussi le cas d’intellectuels conservateurs qui, après avoir subi des années durant la dictature culturelle des soixante-huitards et les sottises de l’extrême gauche libertaire, voient aujourd’hui ceux qui les méprisaient se rallier à leur thèse. On comprend qu’ils n’aient pas tous le triomphe modeste.

La romancière québécoise Denise Bombardier © PJB/ SIPA
La romancière québécoise Denise Bombardier
© PJB/ SIPA

Vient ensuite la grande cohorte des résistants de 1945, ou des anticommunistes de 1990, bref des retourneurs de vestes, qui mettent la même application à dénoncer aujourd’hui les inconduites qu’hier à célébrer la libération de tout et de tous. Ils demandaient la libération de Tony Duvert, ils voudraient voir Matzneff en prison. Il n’est peut-être pas impossible qu’ils obtiennent satisfaction puisque, bien que les faits soient prescrits, le parquet a ouvert une enquête préliminaire pour viols sur mineure. En somme, pendant des années, alors que Matzneff ne cachait rien de sa vie sexuelle, la Justice n’a rien fait. Et aujourd’hui, elle tord le cou au droit pour satisfaire une opinion incandescente.

L’homme et l’oeuvre

En attendant de voir condamner Matzneff, la meute exige que l’on condamne son œuvre. L’un après l’autre, ses éditeurs annoncent qu’ils cessent de commercialiser ses livres, comme s’il était impossible de résister au courant. Cette mise à l’index ne suscite pas plus de réactions que la perquisition menée chez Gallimard – mais fait s’envoler les prix chez les bouquinistes. Alain Finkielkraut remarque à raison que Matzneff ne saurait bénéficier de la distinction entre l’homme et l’œuvre puisque celle-ci est un monument à la gloire de celui-là. Retirer des livres de la vente sous la pression d’un tribunal populaire, ce n’est pas rien. On croyait que des écrivains s’insurgeraient contre cette atteinte à la liberté de création. Il n’en a rien été. Mais alors, pourquoi s’arrêterait-on en si bon chemin ? Sera-t-il encore possible d’écrire demain un roman sur des amours hors normes, comme Place Colette, paru en 2015, où Nathalie Rheims raconte comment, à 15 ans, elle a séduit le comédien Jacques Toja, son aîné de 30 ans ? Faudra-t-il brûler Les Liaisons dangereuses où Valmont révèle à une presque enfant les plaisirs de la chair ? On me dira que Laclos n’écrit pas à la première personne et que donc ce n’est pas pareil. Sans doute. Mais il faut être naïf pour croire que cette distinction tiendra.

Fin janvier, après la parution de milliers d’articles et d’éditoriaux à charge, l’écrivain sort de son silence. Au sujet de ses pratiques pédophiles, il confie ses regrets à l’équipe de BFM qui l’a débusqué dans sa retraite italienne : « Un touriste, un étranger ne doit pas se comporter comme ça. On doit, adulte, détourner la tête, résister à la tentation. Naturellement, je regrette… » Il est peu probable que ces remords ébranlent ses procureurs. Matzneff est un monstre, il ne peut éprouver des sentiments humains et encore moins en susciter. Le mari d’une victime du Bataclan s’est attiré la considération générale en lançant aux assassins qu’ils n’auraient pas sa haine. Avec le pédophile, comme avec le fraudeur fiscal, la haine est un devoir. Cela en dit long sur l’esprit du temps.

Pour l’écrasante majorité des commentateurs, la messe est dite. À travers Matzneff, c’est toute une époque qui est justement dénoncée, condamnée et remisée aux oubliettes. Le scandale prouve que nous sommes devenus meilleurs, la preuve par l’enfant, incarnation de l’innocence à qui nous avons enfin conféré des droits. Nous avons vaincu le mal, subjugué la nature humaine, dompté les tourments de la chair. Comme le souligne le psychanalyste Daniel Pendanx, cette volonté farouche de croire qu’on peut domestiquer nos plus vieux instincts cache peut-être les inavouables tourments d’un désir incestueux pas complètement réglé.

On rendra donc grâce à Alain Finkielkraut qui a refusé de renier sa jeunesse soixante-huitarde : « Moutonnière avec son conformisme des cheveux longs, elle n’était pas pour autant ignoble. » Surtout l’académicien ose une interprétation dissidente de ce qui nous arrive. Pour lui, nous n’assistons pas à la victoire du Bien sur le Mal, mais à la substitution d’un délire à un autre. Le gauchisme culturel vomissait la répression, il traque aujourd’hui la domination, exerçant à cette fin une surveillance sourcilleuse sur le langage et les agissements de tous et toutes. Il est sans doute heureux qu’on ait rompu avec l’imperium du tout est permis. Mais les excès de la liberté ne sauraient justifier qu’on renonce à elle.

Février 2020 - Causeur #76

Article extrait du Magazine Causeur


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Fondatrice et directrice de la rédaction de Causeur. Journaliste, elle est chroniqueuse sur CNews, Sud Radio... Auparavant, Elisabeth Lévy a notamment collaboré à Marianne, au Figaro Magazine, à France Culture et aux émissions de télévision de Franz-Olivier Giesbert (France 2). Elle est l’auteur de plusieurs essais, dont le dernier "Les rien-pensants" (Cerf), est sorti en 2017.

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