Grâce à des menus à bas prix, les EHPAD constitueraient une belle opportunité d’investissement financier. À moins que nos retraités se tournent vers d’autres solutions pour leurs vieux jours. Causeur enquête et vous facilite le calcul.


Rollala, elle n’était pas contente cette directrice de  maison de retraite, suite à la publication par la fille d’une résidente, d’une photo du plateau repas, servi ce soir-là à sa mère. Mais alors, pas contente du tout, et en réponse à ce geste « irresponsable », après le blabla d’usage sur les valeurs qui auraient été bafouées, sur les résidents, les familles, le personnel qui auraient été « impactés », elle « se réservait le droit d’exercer tous les recours légaux pour les préjudices subis ».

 

Pourtant, la maison de retraite n’était pas classée secret défense, le commentaire n’était pas franchement haineux : « repas servi hier soir, pour un tarif mensuel qui va de 1563,90€ par mois à 2211,60€ en fonction de la dépendance » et la photo, si elle était juste un peu indécente, n’avait pas à proprement parler de caractère pornographique. Mais, ne parlons pas d’une affaire en cours et faisons confiance à la justice de notre pays et à la prochaine jurisprudence Pavlinski.

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Ce que cette directrice aurait pu mais n’avait sans doute pas envie de dire, c’est qu’elle était complètement dans les clous.  En effet, selon le n° 219 du Mensuel des maisons de retraite, daté de mars 2019, avec madame Agnès Buzyn en couverture, le coût « normal »  des denrées pour le pensionnaire d’un EHPAD (Etablissement d’Hébergement pour Personnes Agées Dépendantes), s’élève à 4,73€ TTC par jour, mais « avec des achats mutualisés et négociés et pas faits à la supérette du coin ».

Le repas de la photo, validé par la diététicienne, revient, en hard discount d’après mes estimations, à environ 2,10€.  Le  liégeois Andros : 0,46€,  le tiers de litre de soupe aux lardons  Liebig : 1,04 €, le huitième de Pont l’Evêque : 0,26€ et  le dixième de pâte molle, type Caprice des Dieux : 0,39€.  Bien négocié, on peut peut-être arriver à 1,50€. Il reste donc à la directrice 3,23€ pour le petit déjeuner, le déjeuner et le goûter. Du grand art culinaire.  Et donc, des menus quand même plus proches de la brique à la sauce cailloux que des cinq fruits et légumes (bios ?) par jour.

Les EHPAD, un placement en or

Comment expliquer qu’en France, dans un EHPAD, pour un prix de séjour moyen de 2 200€, 142€, c’est-à-dire seulement 6,5% soient consacrés à la nourriture, alors que les Français consacrent en moyenne 18% de leurs revenus à leur alimentation ?

Une partie de la réponse est sans doute fournie par Ehpadinvest et sa publicité alléchante : « Marre de la CSG-CRDS, des rendements trop bas, des frais, de la gestion sur vos locations et/ou capital ? Peur pour votre retraite ? Investissement unique, revenus élevés, simplicité, garanties pour son capital, c’est cela investir en EHPAD ». On découvre ainsi dans le guide sobrement intitulé « Comment s’enrichir avec les EHPAD »  des rendements à 6% (12 fois le livret A), des réductions d’impôts grâce au « régime Censi-Bouvard 2020 », une récupération possible de la TVA, des secteurs accessoires, pour « un des meilleurs investissements anti-crise qui permet de conserver une rente élevée et revalorisée » et une tranquillité sans pareille puisque « l’État participe à la transaction et contrôle complètement le marché ». Et avec tout ça, des consultants, aux petits oignons, que l’on peut appeler même très tard, le soir.

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Pour rendre son offre encore un peu plus appétissante, je suggérerais bien à Ehpadinvest  de faire comme dans la grande distribution où le cadre récemment embauché commence par faire un stage sur le terrain. Histoire de comprendre d’où il va tirer ses revenus. Donc, un petit séjour de 15 jours (pour bien apprécier et avoir le temps de se « déjetlagguer ») dans le « support de leur placement ». Et pour ceux qui « achèteraient » deux chambres médicalisées, histoire d’enrichir l’expérience : l’option fauteuil roulant et appareil auditif. Avec bien sûr, des menus à 4,73€  la journée et l’extinction des feux à 19h30. Stilnox offert par la maison. Cependant, pour ne pas plomber la trésorerie de ces petits gâtés, le prix du séjour ne serait pas exigible dès le jour de leur arrivée mais retenu sur les premiers « loyers ». Point n’est besoin non plus de faire preuve de cruauté.

Autant aller à l’hôtel

Cependant, méfiez- vous, chers investisseurs ! Vous pourriez avoir l’appétit coupé et vous voir griller quelques parts de marché par deux concurrents que vous n’avez pas vu venir : l’ubérisation et la délocalisation.

Aux USA, un Texan Terry Robinson faisait récemment la promotion du « Holiday Inn Retirement Plan », c’est-à-dire plutôt l’hôtel que la maison de retraite. Et… il a été pris au sérieux par de nombreux médias américains qui se sont mis à comparer et à ne pas forcément lui donner tort. En France, pas des Holiday Inn sans doute, mais des petits hôtels laminés par Airbnb pourraient certainement se montrer intéressés pour tout ou partie de leurs lits disponibles. La cible, (je me mets à parler comme dans la brochure) : l’« aîné(e) », célibataire ou veuf, plus très alerte, ayant des difficultés à se déplacer, à faire ses courses, à préparer ses repas, à faire son ménage, à gérer son linge de maison, commençant à avoir peur de tomber, la nuit en particulier. Donc, ralenti physiquement, mais pas du tout à la ramasse intellectuellement. Un candidat qui se dit qu’un Uber vaut bien un taxi si le service est meilleur, le prix moins élevé et les prestations clairement calibrées et définies. Un « cheveux blancs » qui n’a pas besoin de « garanties du gouvernement », qui a perdu (beaucoup de) ses illusions  et qui sait pertinemment que « s’il se passe quelque chose », de jour ou de nuit, que ce soit à l’EPHAD ou à l’hôtel, ce sera les urgences, comme tout le monde.

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Quant à la délocalisation, nous n’en sommes certes qu’aux balbutiements mais elle est déjà en route et avance à grands pas. Le anywhere pour le quatrième âge en quelque sorte. Ainsi le Maroc, la Tunisie et aussi la Thaïlande commencent à sérieusement se positionner sur ce marché et proposent des alternatives « avec des prix et des services toujours plus avantageux que dans les pays occidentaux ».

L’idéal est quand même de rester, de pouvoir rester chez soi. Et, investir dans des technologies destinées à « intelligencier », à « augmenter » les logements et la vie de tous les jours des personnes âgées, est peut-être plus éthique, plus socialement responsable, bref plus classe que de considérer le vieux comme un produit financier . Mais sûrement  moins rentable …. à court terme.

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