L’incroyable victoire des cachalots dans leur guerre contre les baleiniers au XIXème siècle est un épisode méconnu de l’Histoire des Etats-Unis, qui éclaire pourtant le présent et irrigue l’avenir.


L’étrange défaite

Rendue célèbre par le roman d’Herman Melville Moby-Dick, la pêche à la baleine américaine au XIXème siècle est abordée dans cet ouvrage(1) sous un angle entièrement neuf. Celui-ci met en lumière les dispositifs mis en place par les cétacés pour échapper à leurs agresseurs, dans un processus extraordinaire qui devint une véritable « Première Guerre du Pacifique » d’avril 1820 à janvier 1862.

Impensée en tant que telle, c’est une « étrange défaite » de l’industrie baleinière des États-Unis à laquelle nous assistons. À cette époque, cette activité était aussi importante, à l’échelle mondiale, que l’industrie pétrolière aujourd’hui. Le port de Nantucket constituait une véritable superpuissance à la fin des années 1810, qui sera anéantie en quelques décennies. Et contrairement aux thèses habituellement avancées par les historiens, cette destruction ne doit rien à la ruée vers l’or californienne de 1849, puis la découverte de pétrole en Pennsylvanie une décennie plus tard, parce qu’elle les précède, érigeant ainsi le cachalot en authentique agent historique discret mais influent.

Les héros du Pacifique

Depuis ses origines, la chasse au cachalot avait toujours été une activité dangereuse. Mais ce qui se passe dans le Pacifique lors des premières décennies du XIXème siècle est clairement différent de tout ce que l’on avait pu voir auparavant. Dès les années 1800, certains grands cachalots mâles sont reconnus en tant que tels par les marins, et admirés comme combattants. Au moins trois d’entre eux entrent dans la légende dès la première décennie du XIXème siècle. L’auteur consacre trois chapitres à quelques-uns de ces guerriers, incluant une réinterprétation de ce qu’ils furent et firent vraiment, à la lumière de découvertes récentes sur la physiologie, le comportement et la socialité du grand animal.

Or, ceci ne constitue que la partie visible d’un véritable « iceberg stratégique », à vocation essentiellement défensive et protectrice, pleinement fonctionnel à l’orée des années 1820. Les destructions de navires, dont le nombre explose à partir des années 1830, dissimulent au regard des baleiniers le cœur du dispositif cétacéen.

Cette « culture du Pacifique » s’étend à l’Atlantique à partir des années 1840, quand le conflit bascule nettement à l’avantage des cachalots.

Le véritable « Moby-Dick »

Herman Melville est baleinier précisément à cette époque (1840-1843). Son roman Moby-Dick, publié en 1851, est le récit d’une défaite qui vient d’advenir. Légende des légendes, mythe fondateur des États-Unis d’Amérique, monument d’architecture littéraire aux étranges reflets marmoréens, il met en lumière la partie immergée de l’Histoire, la face cachée du Monstre. Il est le miroir de la Première Guerre du Pacifique, dont on peut retrouver intégralement les principaux épisodes et acteurs.

L’apparente poursuite d’un cachalot blanc par un capitaine fou de haine se révèle comme la chasse du navire par le cétacé, qui tend, à cette fin, un filet de dimension planétaire, muni de leurres et d’appâts, aidé par une multitude d’alliés, marins et astraux.

Le thème principal du roman (qui est aussi son cadre temporel, à la manière de l’Iliade) est l’épisode de basculement vers la victoire des cachalots (1840-1842) dans la Première guerre du Pacifique.

Le personnage principal est l’armée des cétacés.

La guerre fantôme se perpétue

Aux États-Unis, la « Première Guerre du Pacifique » est entièrement impensée en tant que telle. Elle constitue véritablement une « guerre fantôme ». Le roman de Melville ne trouve pas son public et sombre dans l’oubli dès la première moitié des années 1850. Ce phénomène est discret mais d’une grande influence sur les représentations collectives dans l’espace et le temps, et leurs mécanismes subconscients.

Dans les premiers mois de la Guerre civile (en décembre 1861 et janvier 1862), l’Etat Major nordiste se livre, officiellement pour des raisons stratégiques, à une véritable immolation de sa propre flotte cachalotière (connu sous le nom de « Stonefleet », la « Flotte de pierre »).

Quelques années plus tard (1870), Jules Verne venge (inconsciemment) l’honneur perdu de l’Amérique face aux cachalots, dans le chapitre 12 de son Vingt Mille Lieues sous les mers

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À partir des premières décennies du siècle dernier, la crainte historique du cachalot pour les seuls baleiniers est remplacée, en des termes homologues, par celle du requin pour tous les Américains (bains de mer meurtriers en 1916), et prend une dimension politique lors du naufrage de l’Indianapolis dans les derniers jours du conflit entre les États-Unis et le Japon (fin juillet 1945).

Les chapitres 13 et 14 du livre détaillent l’importance axiale du rapport historique aux grands animaux et son évolution pour ces deux pays.

Puis, après « cent ans de solitude », Moby-Dick fend la surface des flots de la célébrité, irrigue et stimule l’expression dans tous les domaines artistiques, et permet même de véritables renaissances culturelles, au Chili et en Nouvelle-Zélande…

Aujourd’hui, le cachalot blanc est l’animal le plus célèbre au monde.

Guerre et paix, prospective pour l’océan mondial

Les nations sont susceptibles de se sauver ou de se détruire elles-mêmes, en fonction de l’usage de leurs emblèmes culturels. Le chapitre 15 donne des pistes, à travers des exemples concrets, pour une reconstruction partenariale internationale et interspécifique, à travers le réapprentissage d’une Diplomatie de qualité (telle que la définit le philosophe Baptiste Morizot(2)) que les cétacés, pour leur part, n’ont jamais cessé de pratiquer.

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