En 1975, la caméra de Spielberg a substitué à la Bête du Gévaudan le requin blanc dans l’imaginaire populaire.


Le 20 juin 1975, Les dents de la mer, deuxième long métrage de Steven Spielberg, sortait sur les écrans aux États-Unis et au Canada. Ce film a non seulement eu un énorme succès commercial qui a lancé la carrière de son metteur en scène, mais il a introduit un nouveau monstre dans l’imaginaire de l’humanité : le grand requin blanc.

Un gros budget marketing

Depuis, la peur des requins fait partie intégrante de la culture populaire et les grands médias comme les chaînes consacrées à la nature ne cessent d’alimenter notre intérêt pour ce prédateur et d’entretenir notre désir de nous faire peur.  À la sortie du film, Universal studios avait accordé un gros budget marketing et diffusé – pour la première fois – des bandes-annonce (« teasers ») à la télévision aux heures de grande écoute. Autre phénomène inédit, la distribution du film s’accompagnait d’un véritable plan de « merchandising » incluant la vente de jouets, vêtements et articles à l’effigie du requin et de sa victime. Avant de voir le film et/ou d’acheter ses produits dérivés, beaucoup n’avaient jamais aperçu le moindre requin blanc, même en photo. L’écrasante majorité des humains ne connaissaient même pas suffisamment bien les requins pour pouvoir reconnaître une espèce spécifique. Mais peut-on attribuer ce succès très particulier des Dents de la mer uniquement à une campagne habile de communication ? 

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En février 1974, plus d’un an avant la sortie du film, Peter Benchley publie le roman qui allait fournir la trame de l’œuvre de Spielberg, rencontrant un grand succès en librairie. Déjà dans sa version papier, l’histoire d’une petite station balnéaire terrorisée par un requin blanc, transforme un animal marin largement méconnu en héros d’un énorme best-seller. Certes, le livre romancé de Benchley est inspiré des cas réels d’attaques de requins – dont un précédent en 1916. Mais avant la sortie des Dents de la mer, ces rares incidents étaient des faits divers au même titre que les attaques d’ours, de crocodiles ou d’autres animaux sauvages. Les tentatives pour reproduire le succès des Dents de la mer avec d’autres prédateurs – l’anaconda par exemple – n’ont pas eu le même succès ni su créer de véritable monstre dans les esprits.    

Les baignades troublées de Gil Mihaely 

Il ne faut pas non plus sous-estimer le génie unique de Steven Spielberg à utiliser le langage cinématographique – avec la célèbre et particulièrement efficace bande sonore de John Williams –   pour susciter chez les spectateurs une peur profonde et durable. Joanne Cantor de l’université de Wisconsin-Madison a signalé dans un article publié en 2004 que Les Dents de la Mer et Poltergeist (sortie en 1982) étaient les deux films provoquant chez les spectateurs le plus de réactions pendant le sommeil (en clair : des cauchemars) et l’éveil. En effet, 43% des personnes interrogées dans le cadre de cette étude déclaraient avoir peur lorsqu’elles nageaient – et pas seulement en mer… Pendant de longues années, lors de mes baignades en mer ou dans un lac, j’ai moi-même été hanté par mes souvenirs des Dents de la mer que je n’avais pourtant vu qu’une seule fois en 1976. Ceci est particulièrement vrai durant les baignades nocturnes, puisque mes petits camarades s’amusaient à faire des petits gestes évocateurs qui nous arrachaient un cri d’effroi. Bref, nous étions très nombreux à voir le film et continuer de le vivre des longues années après.

 

Et c’est justement ce que toute une génération Dents de la mer a vécu interroge. Pourquoi le requin ? La réponse est probablement liée à notre imaginaire collectif. Pendant des siècles, l’animal qui faisait peur en Occident était le loup. Quand l’Europe était un océan des forêts sauvages parsemé de quelques villes relativement sûres pour l’homme comme autant des îles désertes, les loups et leurs hurlements meublaient l’imaginaire en incarnant la peur du désert vert qui assiégeait ces îlots de civilisation.  Le Petit chaperon rouge, dont les premières versions françaises remontent au moins au XIVe siècle, en est l’exemple emblématique. Au-delà des interprétations symboliques et psychanalytiques, la peur du loup correspondait à la manière dont notre civilisation a « géré » les tensions entre nature (dont le lieu par excellence était la forêt) et culture (la ville avec la chaleur, la lumière, la nourriture et la sécurité). Les hommes qui trouvaient refuge en forêt (pour travailler ou pour fuir la ville) y faisaient des rencontres bizarres et représentaient des sortes de Robinson Crusoé, voire des passeurs entre deux mondes. Ceux qui y ont habité – charbonniers par exemple – étaient considérés dans les villes et villages comme des hommes à part.  

Nature marine et tourisme

Dans ce contexte, l’histoire de la bête du Gévaudan fut Les dents de la mer du XVIIIe siècle. Après une série d’attaques contre des hommes survenues entre juin 1764 et juin 1767, l’affaire est devenue une véritable psychose – notamment grâce à la presse naissante ainsi qu’aux représentations de la bête diffusées par l’imagerie populaire. Dans ce cas précis, les attaques se produisaient souvent dans des « entre-deux » (entre le village, espace de l’homme, les pâturages et d’autres endroits bordant la forêt sauvage). Beaucoup de victimes étaient des enfants accompagnant des troupeaux qui se nourrissaient dans ces lieux à la frontière entre culture et nature.

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Les XIXe et XXe siècles ont vu la fin de ce monde. La forêt a été domestiquée et ne fait plus peur. Les loups ont été éliminés et les villes sont devenues tellement énormes qu’elles ont coupé leurs habitants de tout contact avec la nature. La nature est devenue soit un parc d’attractions soit un film diffusé sur National Geographic. Dans le même temps, l’homme post-1945 a découvert une nouvelle frontière entre la nature et la culture : la plage. Le tourisme de masse transforme les plages : elles ne font plus partie de l’espace naturel et ne sont plus une extension de la mer sur terre. Aménagées et équipées depuis les années 1950-1960, elles forment l’extrémité de l’espace de l’homme où celui-ci prend de plus en plus ses aises. Si certains trouvent non sans raison que dans les Dents de la mer il y a quelque chose de Moby Dick, il est justement intéressant de souligner la grande différence : le Capitan Ahab, bien armé et équipé, part à la chasse de son monstre loin dans l’immensité des océans. Le requin de Bencheley et Spielberg vient chasser l’homme sans défense en villégiature dans une station balnéaire familiale. La terre jusqu’au bout est à l’homme mais la mer qui la borde reste difficile à maîtriser. Même si on s’y baigne, on n’est pas chez soi. Nous y sommes les invités de la nature. Or, comme avant elle la forêt, cette nature marine engendre et abrite des monstres. Le rôle joué par le loup n’est pas resté vacant longtemps. Le requin blanc l’a pris. Le génie de Benchley et Spielberg fut de l’exprimer.

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