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La France Bartleby

La France Bartleby
"Bartleby", un film de 1978 avec Michael Lonsdale. Auteurs : JEANNEAU MICHEL/SIPA. Numéro de reportage : 00017117_000001

 


Pascal Louvrier a lu la traduction de Bartleby d’Herman Melville signée Michèle Causse.


Alors que je poursuis la lecture d’un roman d’André Gide, où le « moi » de l’écrivain s’abandonne à la ferveur et à la sensualité coupables, je ne peux m’empêcher de penser à son contraire, pâle et tragique, le scribe Bartleby, personnage énigmatique de Herman Melville.

Bartleby hante l’homme contemporain

Un homme est engagé comme copiste dans un cabinet de Wall Street. Nous sommes à New York, la grande métropole des affaires qui va faire de l’homme un consommateur conditionné et dépossédé de sa poésie. Petit à petit ce scribe insignifiant va dynamiter le cabinet dirigé par un avoué complètement déboussolé par l’attitude de son employé. À chaque ordre donné, Bartleby répond : « I would prefer not to. » Cette attitude passive le conduira en prison où il finira par y mourir. De lui, on ne sait rien, sinon qu’il fut employé au Bureau des lettres de rebut de Washington avant d’en être chassé.

Bartleby refuse l’aliénation des tâches administratives. Son attitude semble critiquer le processus d’aliénation par le travail qui caractérise la société industrielle et sa logique productiviste. Le philosophe Gilles Deleuze a vu en Bartleby un symbole des limites du langage. En fait, on ne sait pas ce que recherche ce personnage. Et c’est là tout son intérêt, un intérêt qui ne cesse d’intriguer. Peut-être ne recherche-t-il rien, ce qui est un scandale dans notre société consumériste cartésienne.

Peut-être s’exclut-il de tout, involontairement. Maurice Blanchot, dans L’Écriture du désastre, voit dans le « Je préférerais ne pas » de Bartleby une abstention qui est plus qu’une dénégation, plutôt une abdication ou encore « l’abnégation reçue comme abandon du moi, le délaissement de l’identité, le refus de soi qui ne se crispe par sur le refus, mais ouvre à la défaillance, à la perte d’être, à la pensée. »

Le contresens de la résistance passive

Dans la traduction de Michèle Causse, l’expression anglaise « I would prefer not to », qu’elle avait précédemment traduite par : « Je préférerais n’en rien faire », est devenue : « J’aimerais mieux pas ». Cela renforce, selon elle, le caractère révolutionnaire de la résistance passive « à la Bartleby ». Rien n’est moins sûr. Bartleby est au-delà des sentiments. Il n’est pas question pour lui d’aimer ou pas. Maurice Blanchot, en revanche, a parfaitement souligné « l’abandon du moi » du personnage. Il n’y a aucune résistance, fût-elle passive. Il y a plutôt une disparition inexorable de l’être. Face aux mensonges, à la manipulation généralisée, face à cette machinerie diabolique née de l’Homme pour détruire l’Homme, il n’y a plus rien à espérer. Toute tentative devient vaine, voire risible.

« Bartleby resta debout à la fenêtre, plongé dans l’une de ses plus profondes rêveries de mur aveugle. »

À la fin de l’été, dans un contexte mortifère, il faudra retrousser ses manches. « I would prefer not to. »

Herman Melville, Bartleby, traduction par Michèle Causse, postface par Gilles Deleuze. GF Flammarion.

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est auteur de "Johnny que je t’aime" (Praxys diffusion) et directeur littéraire des éditions Tohu-Bohu.

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