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Quand Essebsi était l’invité du «plus grand cabaret du monde»

Le Président tunisien décédé, notre drapeau et... Patrick Sébastien


Quand Essebsi était l’invité du «plus grand cabaret du monde»
Le Président tunisien Beji Caid Essebsi au Sénat, avec Gérard Larcher (à gauche) le 7 avril 2015 © SIPA Numéro de reportage : 00709992_000017

Le Président tunisien Essebsi est décédé. Savait-il que c’est grâce à lui que le drapeau national français a pu rentrer par un tour de passe-passe au Sénat ?


Le 25 juillet dernier disparaissait à l’âge de 92 ans le président tunisien, Beji Caïd Essebsi. S’il fut un temps le président laïque de tous les espoirs, sa politique n’a pas su convaincre et éviter que son parti « Nidaa Tounes » ne se divise. Aussi, à deux mois des élections législatives, la Tunisie a-t-elle toutes les raisons d’être inquiète devant le retour en grâce, dans une partie de l’opinion, du mouvement islamiste « Ennadha ». 

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Il y a toutefois une chose que le président tunisien a réussi à son insu, c’est que soit enfin installé, dans l’hémicycle du Sénat, le drapeau français. Celui-ci l’avait été dans la salle des Séances de l’Assemblée nationale en 2006 par Jean-Louis Debré. Il le fut au Sénat bien par hasard en 2015 seulement, à la faveur précisément de la visite d’État en France de ce président.

Technocratie apatride !

Une première demande avait été formulée en 2008 par un sénateur UMP auprès de Christian Poncelet, alors président de la Haute Assemblée. Réunion de bureau, discussions, absence de décision, nouvelle réunion… Réponse : Non ! Raison invoquée : « Il est apparu que compte tenu notamment de la demande formulée par certains des membres [du bureau] de subordonner l’introduction éventuelle du drapeau tricolore dans l’hémicycle à son pavoisement concomitant aux couleurs européennes, les conditions d’une quasi-unanimité requises par une initiative aussi symbolique n’étaient pas réunies. »  Quelle prose ! Et surtout, quelle technocratie apatride à la tête du pays !

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Rappelons que notre drapeau est tout de même mentionné dès l’article 2 de notre Constitution : « L’emblème national est le drapeau tricolore, bleu, blanc, rouge », et que nous sommes dans la « chambre haute » du Parlement français.

La même demande fut renouvelée en 2011 auprès du président Larcher. Elle restera sans suite, celui-ci n’ayant certainement pas oublié la décision prise par son prédécesseur à l’issue de deux réunions de bureau infructueuses.  

Les contorsions d’acrobate de Gérard Larcher

En 2014, le même sénateur revint à la charge auprès du même Gérard Larcher qui venait de retrouver son fauteuil de président. Cette fois, la proposition bénéficiait du soutien de quelques poids lourds de la maison. Ce soutien était-il une marque d’amitié à l’égard d’un collègue ou l’expression d’une réelle conviction ? Peu importe, il devenait désormais difficile pour le président Larcher de botter à nouveau en touche. Lorsqu’on se veut, comme lui, à la croisée de sensibilités aussi nuancées que contradictoires (souverainiste, gaulliste, européiste, confédéraliste, post-nationale, fédéraliste) pour lesquelles le drapeau n’aurait, semble-t-il, ni la même valeur ni la même signification, la solution est loin d’être évidente.

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Jusqu’à ce jour, l’absence du drapeau français dans l’hémicycle ne sautait aux yeux de personne ni n’empêchait les sénateurs de dormir sur leurs deux oreilles. Quelle mouche tricolore avait donc piqué l’auteur de cette proposition qui perturbait un aussi rare et enviable consensus ? Le président Larcher était au pied du mur. Comment faire pour ne froisser aucune sensibilité et préserver ce confortable assoupissement sénatorial ? Comment faire pour que la présence du drapeau français n’attire pas plus l’attention que son absence ? Quel coup jouer, d’une simplicité inédite, sur cet échiquier compliqué ? 

Patrick Sébastien entre en scène

L’idée géniale fut de faire appel à l’art de la magie dont la méthode par excellence est de détourner l’attention du spectateur. Il ne s’agissait plus alors de réfléchir sur la question de la présence du drapeau mais sur celle de son installation. Celui-ci devra être présent sans avoir été installé, car l’installer c’est prendre position, affirmer une conviction et, à ce titre, hypothéquer un tant soit peu ses chances d’être réélu à la Présidence du Sénat.

Comment faire ? Même les meilleurs magiciens invités par Patrick Sébastien dans « Le plus grand cabaret du monde » n’en auraient pas eu l’idée. 

Le 7 avril 2015, les agents du Palais du Luxembourg installèrent dans l’hémicycle, au pied du « plateau » (l’équivalent du « perchoir » à l’Assemblée nationale), devant le banc des ministres, un grand fauteuil majestueux rouge et or. Le président tunisien, reçu par le président Gérard Larcher dans le cadre d’une visite d’Etat à Paris, devait prononcer ce jour-là un discours devant la représentation sénatoriale – c’était trois semaines après le sanglant attentat au musée du Bardo à Tunis.

Les sénateurs entonnent : “On finira la tête à l’envers, la fiesta la fiesta”

On disposa, face au fauteuil où le président Beji Caïd Essebsi allait prendre place, un faisceau de trois grands drapeaux sur pied : à gauche le drapeau français, à droite le drapeau européen, au centre le drapeau tunisien. Sur le « plateau », de chaque côté de la porte centrale par laquelle entre le président du Sénat, on accrocha une paire de drapeaux français et européen plus petits. Échanges de discours, applaudissements, ovation des sénateurs au grand complet. Quand la cérémonie fut terminée, le président Larcher et son hôte quittèrent ensemble l’hémicycle. Les huissiers emportèrent alors le grand fauteuil ainsi que le faisceau des trois grands drapeaux.

Quant aux petits drapeaux qui, de chaque côté de la porte du « plateau », complétaient la décoration, on n’y toucha pas. La séance, après une courte suspension réglementaire, reprit son ordre du jour habituel. On ne s’était finalement aperçu de rien. Durant la cérémonie, la présence des petits drapeaux français était indemne de toute intention autre que décorative. Une fois la cérémonie achevée, ils en étaient à peine les vestiges, donnant l’impression d’avoir toujours été là. Le tour de passe-passe avait été d’une perfection absolue. 

Le sénateur à l’origine de la proposition fut déçu qu’aucune déclaration ne vînt attirer l’attention de ses collègues sur la nouveauté de la présence du drapeau français dans l’hémicycle. Comment toutefois rendre à César ce qui lui appartient quand ce qui lui appartient n’a finalement jamais eu lieu ?

Hommage posthume

L’article 2 de notre Constitution relatif à l’emblème national est si évident, si indiscutable, le mandat de représentant de la nation, si clair, si impératif que l’on se demande si un tel numéro de prestidigitation autour de nos couleurs, ne consacre pas la lente dégradation de l’unité nationale à laquelle nous assistons depuis une quarantaine d’années.

A moins, plus gravement, que ce numéro de prestidigitation ne soit un symptôme supplémentaire d’un mal dont souffrent, depuis longtemps, nos responsables politiques, et qui est, en grande partie, la cause de cette lente dégradation.

Monsieur le Président Beji Caïd Essebsi, vous qui saviez combien il est difficile de maintenir la cohésion nationale d’un pays, vous aviez, à votre insu, remis à l’honneur l’emblème de notre unité nationale au Sénat, si embarrassant pour certains. Soyez-en, toujours à votre insu, infiniment remercié !



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Ancien collaborateur parlementaire, Jérôme Serri est journaliste et essayiste. Il a publié Les Couleurs de la France avec Michel Pastoureau et Pascal Ory (éditions Hoëbeke/Gallimard), Roland Barthes, le texte et l'image (éditions Paris Musées), et participé à la rédaction du Dictionnaire André Malraux (éditions du CNRS).

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