Le Festival de la BD d’Angoulême vient de fermer ses portes, hier soir, sur l’éternel paradoxe: le secteur connaît une belle croissance économique et les auteurs n’ont jamais été aussi pauvres.


Astérix cacherait-il la forêt des désillusions ? En cela, le 9ème Art ne se différencie guère de la métallurgie, de la chimie ou des services à la personne. Contrairement à la légende urbaine des vases communicants, les profits des uns peinent à ruisseler sur les autres. Il y a obstruction dans la tuyauterie éditoriale.

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L’auteur est désormais un « salarié » comme un autre, juste un peu plus précaire et moins syndiqué que son homologue cheminot, c’est-à-dire « l’être le plus vulnérable du système capitaliste ». « Un chômeur en puissance », vous connaissez cette célèbre diatribe d’Audiard qui, exception à la règle de son milieu, était un auteur riche. Deux visions s’affrontent. Irréconciliables. Ontologiquement opposées. Pour les uns, la majorité des éditeurs pour faire simple, l’économie de l’offre et de la demande prévaut en toutes circonstances. Elle régit les rapports marchands de notre société, la nier serait la marque d’un gauchisme attardé, vieux relent du système soviétique à l’égalitarisme dégoûtant. Sans succès dans les librairies, il est donc naturel de ne pas percevoir de droits d’auteur. Et puis quoi encore ? Logique implacable, dans un domaine d’activité où la libre concurrence s’impose, seule une poignée de « winners », les stars du métier, touche au jackpot. Les autres, figurants de l’équation, représentent cette masse indistincte, ce bloc grossier qui a vocation à générer du flux sans une quelconque rétribution en contrepartie. Leurs livres servent au remplissage des rayons et à faire les muscles des libraires. Tous ces auteurs déclassés, soutiers du stylo, aimeraient profiter de l’effet de levier vanté par quelques éditorialistes à la télé. L’heure du partage n’a pas encore sonné. Ils souhaiteraient même les naïfs qu’on leur paye les séances de signatures dans les salons de province, leurs sandwichs sur place et, pourquoi pas, leurs points de retraite ou leurs entrées en boîte de nuit. Tous rêvent au statut d’intermittent du spectacle en voyant cette queue interminable devant l’écrivain à succès du moment. Et ils regrettent d’avoir choisi l’écriture comme moyen d’expression. L’incompréhension entre les tenants d’une économie ouverte et d’une certaine forme de protection n’est pas nouvelle. Elle est même au cœur des relations de travail dans le monde du « Livre ». Les pouvoirs publics sont bien embarrassés car ils n’ont pas l’intention de mettre leur nez dans les comptes des éditeurs et, encore moins, d’alimenter un fonds de soutien aux auteurs nécessiteux. Les caisses sont, paraît-il, vides et ouvrir de nouveaux droits, ce serait faire une sorte d’appel d’air à la misère. Dans notre pays d’artistes refoulés, il y aurait des millions de nos concitoyens qui se déclareraient « auteur » sur l’honneur et toqueraient à la porte du Ministère chargé de disperser cette manne. Et puis surtout, l’État risquerait de fausser la concurrence et de s’immiscer dans la bonne marche des entreprises, ce serait contraire à tous les traités internationaux sur le commerce. Il leur est donc quasi-impossible de revaloriser le pourcentage sur la vente des livres ou d’obliger, par exemple, les éditeurs à payer des avances sur droits. La profession d’auteur s’avère bien plus aventureuse que celle de rebouteux.

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Les libraires, timides par nature (on les entend rarement sur le sujet des rémunérations des auteurs), demeurent étonnamment discrets. Rappelons que dans le système actuel, un auteur cède généralement gratuitement sa force de travail, c’est-à-dire l’écriture d’un scénario ou d’un roman, en échange de quoi, au mieux, on lui accorde un à-valoir. Le plus souvent, on ne lui fait pas cette fleur et il touchera l’hypothétique résultat de son labeur, 18 mois plus tard. Et qu’il n’espère pas partir à la Barbade à Noël, car, en moyenne, un auteur perçoit seulement 10% du prix de vente de ses propres créations. 10% sur quelques centaines de livres dans le meilleur des cas, ça paye à peine l’encre et le papier. L’auteur est cet être économiquement faible qu’on a toujours tendance à infantiliser.

L’éditeur prenant à sa charge la fabrication, la diffusion et la promotion du livre ; l’auteur se trouve (de facto) dépossédé de son « œuvre » et dans la position assez inconfortable de larbin consentant. Il doit faire confiance à la chaîne du Livre et s’estimer déjà heureux d’être publié. Le serpent de mer de l’édition n’a pas fini de réunir des commissions ad hoc ou Haddock pour noyer les auteurs. Mais, toutes ces questions amènent à la Question fondamentale : qu’est-ce qu’un auteur ? Comment le définir ? Qui a autorité morale pour le caractériser ? Suffit-il de l’enfermer dans un statut juridique précis pour le cerner vraiment ? Doit-il avoir publié un livre ou trente pour exister ? Dans une économie dite libérale, est considéré comme auteur celui qui vit de sa production. Des centaines de « professionnels » ne répondent à pas à cette exigence alimentaire première. Ils doivent cumuler bien d’autres activités. Alors, auteur, est-ce un métier annexe, un hobby, une occupation, un sacerdoce, une folie, une profession pour fonctionnaires à la retraite ou rentiers ? Et, plus généralement, que penser d’une société qui a admis la gratuité de l’écrit ?

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