Par « antiracisme » indigéniste, les militants décoloniaux nord-américains remettent en cause l’existence même du Nouveau Monde… qu’ils rêvent d’épurer.


Un peu partout en Occident, les théories de la décolonisation ont de plus en plus la cote. Cause ou conséquence du multiculturalisme, elles sont le nouveau jouet rhétorique des militants antiracistes. Ces théories imposent un nouvel ordre, celui du néo-révisionnisme et du déboulonnage de statues, de l’historiquement correct et de la table rase. En France, on ne compte plus le nombre de colloques et de camps d’été décoloniaux où les guerriers sociaux se ruent pour rabrouer l’Occident. Nouveau moteur du sanglot de l’homme blanc (Pascal Bruckner), plus un jour ne passe sans qu’on ne les voie poindre leur nez.

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Les pays européens souffrent beaucoup de ce courant de pensée. Balkanisation, retour de la race, enfermement identitaire : ce ne sont que trois conséquences liées de ce nouvel ordre. Quand ce courant ne divise pas la société, il arpente le passé à la recherche des plus grands trésors de la culpabilité. De la conquête de l’Égypte à la guerre d’Algérie, tous les éléments sont bons pour convaincre les Français de leurs crimes. Des crimes qu’ils commettaient autrefois outre-mer, et qu’ils continueraient symboliquement de commettre sur leur propre territoire. Après la décolonisation des pays conquis, celle des métropoles.

Le nouveau sanglot de l’homme blanc

Les antiracistes ne parlent même plus d’exportation d’armes dans les pays moins riches, mais des institutions et de l’attitude même des Français « de souche » dans leur quotidien. Le néo-colonialisme hexagonal serait de l’ordre de l’inconscient. Même l’architecture serait empreinte de suprématisme. La nation, la République, la laïcité : autrefois les trophées du progrès, elles seraient maintenant des signes ostentatoires de conservatisme, voire d’une tentation fasciste (!). La République est le nouvel Ancien Régime, lit-on entre les lignes. Il existait une époque où le progrès était universaliste. Il est maintenant racialiste, tribaliste et surtout décolonial.

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Si ces théories font des ravages en Europe, en Amérique, elles sont carrément dévastatrices, car c’est l’existence même du Nouveau Monde qui est remise en cause. Pour bien saisir la nature d’une idéologie, il faut pousser son raisonnement jusqu’au bout. Depuis quelques années, des militants antiracistes veulent déboulonner Colomb, en guise de symbole suprême de la négation de l’Amérique. Ce continent est issu de la rencontre des peuples, mais elle irait contre le vivre-ensemble. On convient que la rencontre a été brutale, mais c’est à partir d’elle que de nouvelles sociétés sont nées.

Les guerriers sociaux font de l’évangélisation à l’envers : ils colonisent mentalement leurs compatriotes au nom de la décolonisation. Pour parvenir à la rédemption, il faut d’abord répandre la Mauvaise Nouvelle : les Blancs sont méchants. Dans cet esprit, un nouveau concept a été créé : celui de « territoire non cédé ». En 2017, la ville de Montréal a reconnu qu’elle se trouvait sur des terres usurpées aux Indiens, ce qui ne passe même pas le test de l’histoire selon des spécialistes. Le récit de la colonisation est complexe : les Européens se sont souvent alliés avec des tribus pour en combattre d’autres. Quoi qu’il en soit, les peuples amérindiens ont été volés : il faudrait leur rendre leurs terres. Mais comment ? Pour rappel, il y a 37 millions de personnes au Canada et 327 millions aux États-Unis. L’écrasante majorité de la population n’est pas d’origine autochtone.

Les antiracistes contre 1492

De New-York à Buenos Aires, mais surtout en Amérique du Nord, les militants décoloniaux s’appuient inconsciemment sur l’écologisme, rêvant de l’eldorado biodiversitaire des Précolombiens. À l’heure de la religion verte, ils songent à retourner à l’ère préindustrielle. Ils rêvent d’une Amérique amazonienne, d’un continent édénique. Le mythe du bon sauvage n’a jamais été aussi présent : les Amérindiens incarneraient la pureté originelle et les Occidentaux le péché destructeur. Peu importe que les autochtones conduisent maintenant des voitures et utilisent des ordinateurs : la réalité ne compte pas dans l’imaginaire éco-romantique. La décolonisation des Amériques, c’est aussi un vaste projet de revalorisation de la nature.

Les théories de la décolonisation sont illusoires et dangereuses. Pour décoloniser les Amériques, il faudrait renvoyer les « euro-descendants » en Europe et pourquoi pas, les « afro-descendants » en Afrique, puisque leurs ancêtres ont été déplacés de force avec… la colonisation. Nous invitons les décoloniaux à prêcher par l’exemple. De même, il faudrait « démétisser » toute l’Amérique latine, séparer l’Indien de l’Espagnol dans la culture mexicaine, ce qui est impossible. Les antiracistes rêvent de démêler des hommes au nom d’un âge d’or révolu. En Amérique, le respect des Premières Nations n’a pas besoin de s’appuyer sur cette utopie régressive. Les retours en arrière ne sont pas progressistes, surtout quand ils sont basés sur un tel désir de pureté.

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