Le monde change, nous dit-on, à une vitesse incroyable. Tout bouge, le travail, la santé, la famille, la politique, entraînés dans le tourbillon des nouvelles technologies et d’une mondialisation abolissant les distances et rabotant les différences. Il existe pourtant encore quelques indices permettant à de vieux nostalgiques du monde d’hier de se réveiller le matin, d’écouter les infos à la radio et de se sentir chez soi, comme au bon vieux temps.

Le fonctionnement de la justice, par exemple, nous invite à admirer la belle continuité de notre procédure criminelle, dite inquisitoire, qui place toujours de l’aveu du présumé coupable comme le but suprême de l’action policière et judiciaire. Cela fait des siècles que cela dure, et si les méthodes pour obtenir ces fameux aveux se sont considérablement adoucies, même si l’on a renoncé à l’application de la « question ordinaire et extraordinaire » pour faire parler les suspects au moyen de tortures barbares, le principe reste le même : on peut obtenir une condamnation par un jury populaire sans disposer de preuves matérielles incontestables de son crime, si la machine judiciaire exerce une pression suffisante sur le suspect pour qu’il craque.

L’inquisitrice Marguerite Duras

Aujourd’hui, les pressions psychologiques et l’usage de la détention provisoire comme instrument de déstabilisation du prévenu ont remplacé les ongles arrachés et les brodequins broyeurs de chevilles pour délier les langues des moins bavards.

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La justice française a un compte à régler avec une affaire, l’enlèvement et le meurtre d’un enfant, Grégory Villemin, qui fut le fait divers français le plus marquant du dernier quart du siècle dernier. Sa mémoire ne se limite pas à la génération qui était en âge d’en suivre les péripéties dans la presse, à la radio ou à la télé, mais s’est transmise à la génération suivante, celle qui avait l’âge de la petite victime au moment des faits. Il est donc inutile de rapporter ici tous les détails de ce drame rural et familial vosgien dont les acteurs principaux font maintenant partie du patrimoine mémoriel collectif de la nation. Jean-Marie et Christine Villemin, les parents de Grégory, le premier suspect, leur cousin Bernard Laroche, le premier suspect, les grands parents, oncles et tantes sont apparus sur le devant de la scène à échéance régulière, au fil des rebondissements de l’enquête et des procès qui se sont poursuivis jusqu’à ce jour.

Le juge Lambert incarne la faillite de l’institution judiciaire, et Marguerite Duras porte sur elle celle de l’institution médiatique à cause de son « reportage » sur les lieux publié le 17 juillet 1985 dans le Libération de Serge July, qui incrimine la mère, Christine Villemin, « sublime, forcément sublime » mais « coupable, forcément coupable ». Elle donnait ainsi le poids de sa gloire littéraire à l’hypothèse du petit juge Lambert, qui venait d’inculper Christine pour assassinat. En mars 1985, Jean-Marie Villemin avait abattu d’un coup de fusil son cousin Bernard Laroche, qui venait d’être libéré par ce même juge Lambert.

Murielle Bolle avait 15 ans

Murielle Bolle, la nièce de Bernard Laroche, avait quinze ans à l’époque. Son témoignage, indiquant que Bernard Laroche était allé la chercher au collège en voiture, s’était rendu au domicile  des Villemin, et avaient fait monter le petit Grégory dans le véhicule en compagnie de Murielle et de Sébastien, le fils de Bernard Laroche, présents pour donner confiance à Grégory, était accablant pour Laroche. Le lendemain, la famille de Murielle convoque la presse qui entend les rétractations de Murielle, déclarant qu’elle avait incriminé son oncle sous la pression de gendarmes la menaçant de « maison de correction » si elle ne disait pas ce qu’ils voulaient entendre…

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Aujourd’hui encore, c’est Murielle Bolle qui représente le maillon faible d’un complot familial que la justice, incarnée par le procureur général de Dijon Jean-Jacques Bosc entend définitivement mettre au jour. Les corbeaux présumés, ceux qui avaient harcelés pendant des mois la famille Villemin avant l’assassinat de l’enfant par courrier et par téléphone,  tous membres de la famille, Marcel et Jacqueline Jacob et la propre mère de Jean Marie Villemin n’ont pas craqué, ni en garde à vue, ni en détention préventive pour les deux premiers, alors que de nouvelles analyses graphologiques les désignent comme les probables corbeaux.

Il faut donc pour que la théorie de l’accusation tienne debout que Murielle, dont la vie a déjà été dévastée par cette affaire, revienne sur ses rétractations de 1984. Un témoignage tardif, celui d’un cousin affirmant avoir assisté aux sévices infligés par le clan Laroche à la jeune Murielle pour qu’elle revienne sur son témoignage tombe à pic pour remettre la pression sur cette femme fragile, âgée aujourd’hui de 48 ans, ayant reconstruit cahin-caha une vie de famille dans sa vallée.

Et pendant ce temps-là, le juge Lambert…

Son maintien en détention provisoire est justifié par le parquet par le risque de nouvelles pressions exercées sur elle par le clan familial. En fait de pressions, Murielle Bolle subit à la maison d’arrêt de Dijon, celles de ses codétenues dont le tribunal en matière de meurtres d’enfants est expéditif : en taule, donc coupable,  forcément coupable. Une grève de la faim lui a permis d’être transférée dans une cellule avec douche individuelle, lui évitant ainsi les insultes et menaces des autres détenues lors de son trajet vers les douches. Ses avocats cherchent désespérément un lieu de résidence surveillée pour l’accueillir, hors de portée des pressions familiales, condition mise par le procureur à son élargissement.

Elle pourrait ainsi attendre, sous contrôle judiciaire, la confrontation, le 28 juillet avec ce fameux cousin à la mémoire lente, dont le témoignage est jugé très contestable par les avocats de Murielle, qui envisagent une plainte contre lui pour dénonciation calomnieuse. Des preuves matérielles nouvelles, comme des traces d’ADN ou autres diableries de la police scientifique et technique, on ne voit pas toujours trace, justifiant un maintien en détention d’une femme qui était, rappelons-le, mineure à l’époque des faits…

Rappelons également que Jean-Michel Lambert, après son fiasco vosgien, exerça sa fonction de juge, à un niveau modeste, certes, mais jusqu’à sa retraite en 2014 et profita de ses loisirs pour écrire quelques romans policiers.

Souvenons-nous également que les époux Villemin furent déboutés, en 1994 de leur plainte en diffamation et atteinte au droit à l’image déposée par eux contre Marguerite Duras. La nouvelle Garde des Sceaux de l’ère jupitérienne, Mme Nicole Belloubet, saura, soyons en sûr, trouver le « en même temps » qui permettra de rendre justice à tous et à chacun.

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