Causeur. Vous qui êtes française et tunisienne, avez-vous grandi en Tunisie dans un contexte de choc des cultures ?

Hélé Béji1. Ma mère, chrétienne, était profondément anticléricale, et mon père, musulman, profondément anticonformiste. J’ai donc été formée dans la grande tradition humaniste de la coexistence des Arabes, des chrétiens, des musulmans, des Italiens, des Corses, des Maltais. Ce n’était pas un monde indifférencié, mais un monde où il y avait une « manière d’être au monde » qui n’accordait pas autant d’importance à la différence culturelle.

Est-ce que ce n’est pas un peu une réécriture, comme ce qu’on nous raconte sur l’Andalousie, que tout le monde s’aimait, etc. ?

Non, parce que c’était vécu comme ça au quotidien. À l’école, je ne savais pas qui était juif ! Il y avait probablement le « racisme des petites différences », mais ça n’entachait pas l’amitié. On avait dépassé tout ça parce qu’on avait lutté contre le racisme et le colonialisme. Plus tard on a découvert que l’anticolonialisme pouvait aussi produire de nouvelles formes de chauvinisme et de discrimination. Dans Le Désenchantement national, Nous, décolonisés et Islam Pride, j’ai montré comment les décolonisés avaient échoué à accomplir l’humanisme au nom duquel ils s’étaient battus. Persuadés de porter en nous cet idéal, nous étions « progressistes ». Mais nous n’avons pas tenu nos promesses. D’où ma critique ultérieure du progressisme….

Cette volonté d’ignorer les différences culturelles ne vous a-t-elle pas rendus inaptes à comprendre votre propre société, travaillée par l’islamisme ?

Bourguiba avait choisi la voie de l’occidentalisation et de la sécularisation par l’État national. Le symbole le plus éclatant, c’était l’égalité hommes-femmes, la promulgation du Code du statut personnel en 1956, avant la Constitution de 1959. Bourguiba savait que la religion serait un danger. C’est pourquoi il a engagé très vite la séparation du politique et du religieux.

Ce qui signifie que lui savait bien qu’elle existait, cette différence culturelle, et qu’il y a toujours un moment où elle ressort !

Ce n’était pas une question de différence culturelle mais de conflit entre savoir et religion. Les modernistes tunisiens croyaient aux Lumières et pensaient que le progrès intellectuel irait de pair avec le recul du religieux. Il fallait sortir de l’ignorance : l’école était le lieu du jihad laïque ! Bourguiba enfant du peuple s’est élevé par les études. Il était sûr de régler la question religieuse par l’instruction publique à la française.

Si l’on en juge par le nombre de djihadistes et le regain de religiosité, cette occidentalisation par le haut n’a révolutionné la Tunisie qu’en surface…

Pas seulement. La Révolution de 2011 fut populaire, non religieuse et pacifique. Et la nouvelle Constitution a décrété l’État « civil ». Mais l’absence de Dieu reste inconcevable en islam ; « Dieu est mort ! » est un concept inintelligible. Bourguiba était un rationaliste, mais il a sous-estimé la résistance de la croyance au modernisme. Il n’a pas totalement échoué non plus, car les Tunisiens sont pétris d’un islam profane, non sacré, qui fait le tissu de la relation humaine et nous épargne le pire !

Pouvez-vous préciser ? De quels garde-fous parlez-vous ?

D’une civilité transmise non par le droit mais par des codes ineffables de conduite. Les musulmans sont aussi des êtres délicats, cultivés, ménageant la dignité de l’autre, celle des vieux par exemple. Dans nos rapports humains on est plutôt Philinte qu’Alceste. La tradition nourrit la pacification des relations. C’est aussi parce qu’ils sont pieux que 99 % des musulmans sont non violents.

Est-ce pour cette non-violence que des milliers d’islamistes ont été emprisonnés sous Bourguiba ? Et puis pardon, mais ce message de paix semble avoir du mal à traverser la Méditerranée : à Belleville, on tue une juive au nom de l’islam, à La Chapelle-Pajol, les femmes dévoilées sont harcelées. Bref, un islam de plus en plus conquérant dicte sa loi dans des territoires perdus de plus en plus nombreux …

L’islamisme ne doit pas être confondu avec la tradition. Si nous, modernes, nous négligeons la tradition, nous l’abandonnons aux fanatiques. Il y a eu un double ratage éducatif en France : le prêche des imams dans les mosquées, qu’on a laissé faire, et l’instruction républicaine, la culture classique, devenue inopérante dans le tohu-bohu médiatique. D’un côté, l’école républicaine ne sait plus transmettre l’amour du savoir – peut-être que l’illettrisme des familles immigrées a manqué aux devoirs scolaires…De l’autre, au lieu de s’appliquer à former les esprits dans les mosquées, sur le modèle des jésuites par exemple, par une éducation digne de notre époque, on les a gavés d’une scolastique et d’une mystique qui leur ont rendu le monde inintelligible. L’islamisme est l’expression infirme de cette méconnaissance du monde.

Oui, mais les harceleurs de La Chapelle et d’ailleurs sont issus du lumpenprolétariat venu de Tunisie, d’Algérie ou du Maroc…
Ils expriment une société patriarcale encore habitée par la domination hommes-femmes, ignorant ce que Condorcet appelait « l’égalité des esprits ». Les jeunes qui arrivent ici n’ont probablement jamais eu de relations ni sexuelles ni intellectuelles avec des filles. Face à l’émancipation féminine, leurs pulsions sont encore brutes, primitives. Ils ne voient que le corps, pas l’esprit. C’est le machisme antique des Méditerranéens…

Vous me faites penser à Benoît Hamon qui, découvrant les no-go zones pour les femmes, expliquait que c’était la même chose dans les cafés ouvriers d’antan. En somme, tout cela n’a rien à voir avec l’islam ?

Si, bien sûr, la religion, l’islam est une source d’inégalité et d’oppression. Rappelez-vous La Religieuse de Diderot. Les musulmans vivent l’émancipation féminine comme un tourment. Le pire est que les femmes ont intériorisé ce tourment. L’islamisme prospère chez les femmes, c’est cela qui m’inquiète. L’islam radical est le fascisme des faibles. Une des causes majeures est l’échec de la décolonisation. Mais ça dit quelque chose de l’impuissance de la démocratie moderne face au retour de la croyance.

Pardon, mais il a exactement le même visage dans des pays qui ne sont guère démocratiques….

Quand l’islam est la religion majoritaire, il a une tendance impérialiste sur la société et quand il est minoritaire, il pèse sur les musulmans en les isolant du reste de la communauté nationale. C’est ce qu’on appelle le vivre-ensemble…

Peut-être que s’il existait dans la société actuelle des rapports moins fondés sur l’hyper-indivi

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Juin 2017 - #47

Article extrait du Magazine Causeur

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