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Impostures littéraires: quelle histoire!

Affaire Thélyson Orélien: ChatGPT a besoin de textes préexistants à moudre pour « mouliner »


Impostures littéraires: quelle histoire!
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Auteur de plusieurs essais, romans et dictionnaires, Philippe Di Falco a notamment publié des ouvrages sur le plagiat : Les Grandes Impostures littéraires. Supercheries, canulars et autres trafics de textes (L’Archipel, 2006) et Plagiats et impostures littéraires d’hier et d’aujourd’hui (L’Archipel, 2022). Refusant de se prononcer pour l’heure sur l’affaire Thélyson Orélien, il revient avec nous sur cet aspect de l’histoire littéraire.


L’écrivain, scénariste et enseignant Philippe Di Folco. DR.

Causeur. Thélyson Orélien est accusé en cette rentrée littéraire de s’être aidé de l’intelligence artificielle pour écrire son roman. Il lui est reproché également de s’être copieusement servi dans Le Matin des magiciens de Louis Pauwels. Entre l’affaire Gary/Ajar et celle des poèmes d’Ossian, où situez-vous cette imposture littéraire supposée ?

Philippe Di Falco. Les affaires d’Ossian (James Macpherson, 1763) et Gary/Ajar (1975-1981) ne sont pas des impostures littéraires supposées, mais bien réelles, documentées et attestées. La seconde est une mystification d’une grande intelligence, qui associa l’éditrice, l’auteur véritable et son double. Dans le cas de Thélyson Orélien, il s’agit d’une accusation de plagiat venant d’une dénonciation anonyme. J’ai du mal à me prononcer, étant donné qu’à ce jour, nous ne possédons aucun recul critique ni aucun résultat de contre-expertise.

Référence à la Poldévie glissée dans le périodique « Gavroche » du 25 avril 1946. DR.

Pouvez-vous nous rappeler quelques grands canulars ou supercheries littéraires ?

Les supercheries littéraires sont souvent les plus drôles, d’où leur qualification parfois de « canulars ». L’une des plus incroyables reste l’affaire des Poldèves, ourdie par deux proches de l’Action française en 1929 et qui tourna en ridicule une grande partie des députés de l’Assemblée nationale.

L’affaire Thélyson Orélien présente-t-elle quelque chose de réellement nouveau, ou l’intelligence artificielle ne fait-elle que moderniser de très vieilles pratiques d’emprunt et de dissimulation ?

Encore une fois, je ne suis pas certain que l’ouvrage de Thélyson Orélien constitue le fondement d’une « affaire ». Le plagiat entre écrivains est aussi vieux que l’histoire de la chose littéraire. J’ai autrefois rapporté un cas documenté remontant au Vᵉ siècle avant notre ère. Pour ce qui est de la question de l’IA, je retourne la problématique : les outils d’IA ne font que recycler des savoirs numériques qui ont été rédigés par d’autres. Ces outils ne possèdent pas la faculté d’inventer ex nihilo : ils ont besoin de textes à moudre pour « mouliner ».

Jean Giraudoux a écrit : « Le plagiat est la base de toutes les littératures, excepté de la première, qui est d’ailleurs inconnue. » On pourrait dire au moins qu’une bonne partie de l’histoire de la littérature repose sur de libres emprunts, comme Rabelais reprenant des pages entières à Thomas More ou à Érasme. Cette prestigieuse généalogie du plagiat n’atténue-t-elle pas la gravité des faits reprochés à Thélyson Orélien ?

La phrase de Giraudoux que vous tirez de Siegfried m’évoque les réflexions de Borges dans son conte La Bibliothèque de Babel. C’est en tout cas une leçon de modestie que nous devrions nous imposer : tant au niveau du formalisme que des concepts littéraires, qui peut se targuer d’être parfaitement novateur ou inédit ? Vous connaissez le mot de Guitry sortant d’un théâtre à qui l’on demandait « Maître, quoi de neuf ? » Réponse : « Molière, hélas… »

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Vous racontez des impostures qui ont parfois enrichi l’histoire littéraire. Où placez-vous la frontière entre la mystification littéraire, qui peut être créatrice, et le plagiat pur et simple, qui consiste à s’attribuer le texte d’un autre ?

Il y a plagiat et plagiat : de nos jours, nous disposons d’outils éditoriaux capables de scanner des textes afin d’y détecter d’éventuelles traces d’emprunts trop importants. Les éditeurs scientifiques s’en sont équipés depuis fort longtemps. Il y a une marge entre la citation et le copier-coller, entre le pastiche et la paraphrase, entre le centon (ouvrage composé uniquement de courtes citations) et le manuscrit trafiqué, composé de textes empruntés dans sa très grande majorité. J’aimerais rappeler que le regretté Dominique Noguez avait envoyé en son temps le manuscrit d’une traduction de Virginia Woolf, un peu maquillé certes, et que sur 50 éditeurs, 49 l’avaient refusé pour des raisons littéraires, et qu’un seul avait découvert la supercherie.

On serait inquiet pour la suite des aventures de Thélyson Orélien si des accusations équivalentes portées contre Jacques Attali, Alain Minc ou Thierry Ardisson leur avaient valu une condamnation à mort médiatique. Rassurez-nous, nous reverrons bien l’écrivain dans La Grande Librairie ?

Je ne peux pas répondre quant à l’avenir de Thélyson Orélien. Il peut s’agir d’un malentendu. Pour les affaires de plagiat ayant impliqué Jacques Attali, Alain Minc ou Thierry Ardisson, elles ont donné lieu à des procès en faux : les deux derniers cités ont été condamnés, tandis que le premier ne l’a jamais été. De telles affaires nuisent à la chose littéraire, au pacte qui existe entre les lecteurs et les écrivains. Mais, en fin de compte, tout cela ne doit pas nous empêcher de lire des livres, bien au contraire. Nous vivons dans une nouvelle ère du soupçon : gardons confiance, il s’écrira encore des livres pour longtemps, machine à écrire ou pas.

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