D’après un premier recensement certaines personnes ne seraient pas décédées en 2016, dont le préfet Poubelle, Kirk Douglas, Pépin le bref et Victor Hugo. Mais toutes les autres personnes seraient mortes, à l’instar de Maurice G. Dantec, Pierre Barouh, Gotlib, Umberto Eco et bien-entendu David Bowie. François Hollande a joué à la télévision un fascinant numéro de combustion spontanée, nous privant d’un second one-man-show de cinq ans. Nous sommes passés à côté d’une révolution colossale, grâce à l’opération événementielle « Nuit Debout » durant laquelle nous avons pu voir un philosophe, M. Lordon, apostropher la foule juché sur un amoncellement de palettes. Dans le passé M. Sartre avait fait ce genre de chose sur un vieux baril de pétrole devant chez Renault. Plus loin dans le passé c’était Diogène dans son tonneau. On voit par là que l’humanité progresse. Les policiers ont manifesté. Cuba, célèbre destination touristique, a perdu son « Gentil organisateur » Fidel Castro, qui, comme chacun sait, et surtout Mme Royal, n’envoyait pas les opposants politiques en prison, mais dans des centres de loisirs forcés. En 2016 les rats ont envahi Paris. Le terrorisme a frappé partout. La Grande-Bretagne a fait sécession. La France a failli être recouverte par les eaux, et la Seine a joué au jeu de la crue centennale. Michel Drucker a fait ses adieux. Non, je plaisante. Il a beaucoup été question de jungle, de burkini, de primaire… France Inter a annoncé la fin des  bulletins de météo marine (je suis inconsolable), le Pérou a lancé un musée des « cerceaux malades »… ce fut un monde en pleine mutation… et j’ajoute qu’on n’a toujours pas retrouvé le type qui a volé le crâne de Murnau ! Il était temps que se termine cette année agonisante…

Adieu 2016, que le Diable t’emporte ! Pour tourner la page, et saluer comme il se doit la nouvelle année, délectons-nous d’une petite épopée maritime – alors que les concurrents du Vendée Globe vont, d’ici quelques semaines, revenir de leur périple infernal… Une légende dit d’ailleurs qu’il existe trois types d’hommes : ceux qui suivent le Vendée Globe, ceux qui ne le suivent pas, et les femmes. Un adage ancien disait aussi qu’il existe trois types d’hommes : les vivants, les morts, et ceux qui sont en mer… mais c’est sûrement une autre histoire.

Le destin de Donald

Les concurrents de la huitième édition du Vendée Globe se sont élancés en novembre 2016. Au départ des Sables-d’Olonne, cette course au large en solitaire, sans escale et sans assistance, qui se tient tous les quatre ans, conduit les skippers à faire un tour du monde passant par les trois Caps (Bonne-Espérance, Leeuwin et Horn). En pratique, les bateaux au départ de l’Europe se dirigent vers le Sud, longent les côtes africaines, passent le Cap de Bonne Espérance, poursuivent l’épopée dans l’Océan Indien, passent le Cap Leeuwin au large de l’Australie, continuent leur route dans le Pacifique jusqu’au Cap Horn, puis ce sont les Quarantièmes rugissants et le retour dans l’Océan Atlantique, direction les Sables d’Olonne. Le record est pour l’instant détenu par François Gabart, en 2012 : un tour du monde en 78 jours !

Ces courses au large sont une tradition longue, émaillée d’épisodes glorieux et tragiques. Le destin de Donald Crowhurst est l’une de ces épopées, d’aventure et de folie, qui aurait pu être écrite par Conrad ou filmée par Pierre Schoendoerffer… En 1968, ce franc-tireur, ingénieur de formation, se lance dans la Sunday Times Golden Globe Race, avec un bateau bourré de technologies, le Teignmouth-Electron. Mais Crowhurst n’a pas d’expérience. Et le bateau est préparé en seulement quelques semaines, contre plusieurs mois pour les concurrents. Très vite, après le départ, le sort s’acharne. Le skipper est distancé par les autres navires. Les pannes et les avaries s’enchaînent. Et Crowhurst triche. Avant les balises Argos et le GPS, les navigateurs donnaient simplement leurs positions par radio, et les consignaient dans leur journal de bord. La fraude de Crowhurst, qui annonce une vitesse exceptionnelle, passe totalement inaperçue. La presse est bernée : elle l’annonce en tête de la course. En avril 1969 Le Monde écrit : « On n’oublie pas que le bateau de Crowhurst a couvert 243 miles en vingt-quatre heures, performance sans précédent pour une embarcation de 12,50 mètres de longueur ». La course du Sunday Times suivait le même parcours que le Vendée Globe ;  mais Crowhurst ne parvint évidemment à franchir aucun des Cap, il se contenta de caboter tragiquement dans l’océan Atlantique, avec son bateau malade, s’autorisant même un mouillage parfaitement clandestin sur les côtes d’Argentine. Compte-tenu des données qu’il continuait à transmettre sur la position prétendue de son bateau, tout le monde attendait son arrivée triomphale.

Mais en juillet 1969 la disparition du navigateur est annoncée. Son trimaran est retrouvé, toutes voiles déployées, à 1200 kms à l’ouest des Açores. Le Monde déplore : « Ce n’est pas devant le Cap-Horn qu’a disparu Donald Crowhurst, mais par beau temps, dans l’Atlantique, à 2000 miles du but ». Et pour cause… Si l’océan n’a pas rendu le corps, le Teignmouth-Electron a livré une partie des secrets de Crowhurst. On découvre alors ses journaux de bord, dans lesquels sont consignés tous les détails de la supercherie, les fausses positions et les vraies, la parenthèse Argentine, et les signaux d’une longue dérive mentale, d’un esprit qui chavire… Au fil des pages le navigateur s’enfonce dans des considérations obscures, se décrivant comme un oiseau perdu, mais aussi le jouet de mystérieuses « forces cosmiques »… Les messages de félicitation qu’il commençait à recevoir par radio l’auraient fait complètement basculer, dans la folie, et vers le suicide. On a retrouvé ce message, sur son magnétophone : « Tout d’un coup, on réalise qu’on s’approche de la fin… Il y a quelque chose de parallèle entre prendre la mer pour de longues semaines et le voyage plus général du berceau à la tombe ». La dernière inscription sur le journal de bord, fut : « C’est fini, c’est fini… C’est un beau jeu… Mais je n’ai plus besoin de le terminer…» Quelques jours à peine après la disparition de Crowhurst l’homme posait le pied sur la lune, et il ne le sut jamais. L’homme a besoin d’aventure. C’est là une de ces belles histoires de marins, sombres et romantiques, que peuvent nous faire vivre les courses au large.

Et un conte de folie, de mensonges, et de dissimulations, c’est exactement ce qu’il fallait pour aborder cette année électorale qui s’annonce longue… ! Bon retour aux héros du Vendée Globe ! Bonne année à tous et bon courage (il en faudra) !

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François-Xavier Ajavon
est chroniqueur et professionnel de la presse.Il est également l’auteur de L’eugénisme de Platon (L’Harmattan, 2002) et a participé à l’écriture du "Dictionnaire Molière" (à paraître - collection Bouquin) ainsi qu’à un ouvrage collectif consacré à Philippe Muray  (à paraître -éditions du Cerf).