Sigmund Freud et les membres de son "comité secret", 1922

Une adolescente de 14 ans se voit administrer une gifle par son père qu’elle a traité de « gros con ». Une scène de genre qui sous Giscard d’Estaing se serait terminée banalement par une bouderie muette vire inéluctablement au psychodrame quatre décennies plus tard. Dans une France soumise à l’omniprésence de la « culture thérapeutique », un pays où les « bigots cathos » ont été remplacés par les « bigots psycho », selon la formule consacrée du psychanalyste suisse Alain Valterio, le père « maltraitant » n’a eu d’autre choix que de faire son mea-culpa devant sa fille, en présence d’un aréopage officiel de spécialistes des conflits familiaux. Faute de quoi, divorcé, il aurait perdu son droit de visite. L’exorcisme n’aurait tout de même pas été accompli pleinement si le tyrannique géniteur n’avait été contraint d’entamer une psychothérapie pour « régler son problème de violence ».

Le dernier ouvrage de Valterio, Brèves de psy, fait suite à son édifiante Névrose psy. On peut observer de multiples « effets de la psychologisation sur les mentalités ». Véhiculée par le fantasme d’une vie sans chagrins dont nous aurions le droit de « profiter », comme on profite de ses vacances, la verbeuse mentalité thérapeutique désignée par l’auteur sous le néologisme de « psyrose », « entretient ses propres mythes, ses propres interdits et donc ses propres abus, derrière les discours compassés qui se sont imposés dans toutes les sphères de la société ». Nier l’emprise du « psychologiquement correct » reviendrait certes à refuser la réalité.

L’anti-tragédie

Valterio est loin d’être le seul spécialiste à le reconnaître, bien qu’il soit un des rares à la dénoncer, comme le souligne Éric Vartzbed, qui pratique la psychothérapie psychanalytique en cabinet privé : « La culture thérapeutique exprime la société qui a renoncé au rayonnement, à la grandeur, à la conquête, au salut ou à la révolution politique. Elle met l’accent sur le soin, le bien-être, l’éradication de la maladie et de la souffrance. À ce titre, elle est une utopie anti-tragique. Car l’humain est incurable. Ce qui n’empêche pas de connaître des petits soulagements provisoires. » Que celui qui n’a jamais « consulté », qui n’a jamais ressenti « un coup de déprime » ou autre « anxiété » jette la première pierre !

Difficile de ne pas voir le combat d’Alain Valterio comme celui d’une arrière-garde, tant les mentalités individuelles semblent imbibées de la sensibilité thérapeutique orientée vers l’« estime de soi » et la traque des traumas refoulés.