« Ils se cacheraient pour voter Fillon » : titre racoleur, article vide mais subrepticement tendancieux. Un exemple parmi d’autres.

(L’article de 20 Minutes est plus lisible ICI)

Plusieurs indices suggèrent que la journaliste auteur de l’article n’a pas eu le temps de se relire. Ou bien alors, qu’elle s’est relue sur écran. Soit dit en passant, c’est un vrai problème, sur lequel des spécialistes commencent seulement à se pencher mais dont tout le monde peut faire l’expérience : la relecture est beaucoup plus efficace sur papier que sur écran. Et quand on sait que l’on commet, en général, plus de fautes avec un clavier que le stylo en main (en cause, la nature et la vitesse plus difficilement contrôlable du geste), cela explique, nonobstant la réelle dégradation de l’enseignement de la langue, l’impression actuelle d’une prolifération des fautes, en dépit de l’existence des correcteurs automatiques (qui agissent souvent comme des machines à proposer des bêtises). Nos pédagos feraient bien de s’intéresser à ce sujet avant de généraliser l’utilisation des tablettes dans les classes. Si Mme Najat me lit…

Mais revenons à nos moutons. Pour moi, il y a deux éléments qui suggèrent un défaut de relecture :

« L’incertitude des électeurs rend le scrutin d’avril très incertain ». Cette figure porte le doux nom d’isolexisme mais, en l’occurrence, je soupçonne que sa présence ne soit pas le fait d’une intention stylistique particulière. Je crois que l’adjectif « incertain » n’est pas le mieux choisi ici. Je suggère: « le trop grand nombre d’électeurs indécis rend le résultat du scrutin d’avril très difficile à prévoir ». C’est une maigre besogne, mais avant qu’un logiciel de correction en fasse autant…

« Le sénateur socialisre ». Là, on voit que la journaliste a travaillé sans correcteur orthographique (qui eût bondi sur ce lapsus digital), ce qui me la rend sympathique, je l’avoue.

Examinons à présent le contenu de l’article.

Les trois paragraphes correspondent à trois phases du raisonnement, qui ressemblent au plan d’une dissertation ratée :

I. Non, Fillon n’est pas sous-évalué dans les sondages.

 

II. Si : Fillon est probablement sous-évalué dans les sondages.

 

III. Cette question n’a aucun intérêt.

Ce qui trouble, à la première lecture, c’est le décalage entre le caractère très alléchant du titre et la dernière phrase du texte, qui remet en cause l’intérêt même du sujet de l’article.

Autre point dérangeant, l’impression d’une contradiction interne. Et ce n’est pas qu’une impression. Dans le premier paragraphe, la journaliste écrit que « les instituts de conseil et de sondage BVA Opinion, Ifop, OpinionWay et PollingVox répondent en chœur: non, F. Fillon n’est pas sous-coté ». Pourtant, dans la deuxième partie du texte, les spécialistes cités comme accréditant l’hypothèse du « vote honteux » (et donc, implicitement, de la sous-estimation de Fillon dans les sondages) sont… Jérôme Sainte-Marie de PollingVox et Bruno Jeanbart d’OpinionWay.

Ce bref article est en grande partie constitué d’une compilation de citations. Ce qui surprend, en la matière, c’est l’irruption soudaine, parmi ces références, d’un sénateur socialiste…

Lisez la suite de l’article sur le blog d’Ingrid Riocreux

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Ingrid Riocreux
Agrégée de lettres modernes, spécialiste de grammaire, rhétorique et stylistique. Elle est actuellement chercheur associé à l'Université Paris IV. Auteur du blog "La voix de nos maîtres". Les journalistes se présentent volontiers comme des adeptes du "décryptage". Mais est-il autorisé de "décrypter" leur discours ? ...