En s’attaquant violemment à François Fillon et Marine Le Pen lors du grand débat, Philippe Poutou a ravi de nombreux téléspectateurs et internautes, clouant au pilori deux des candidats que beaucoup de Français adorent détester et bénéficiant sans doute de la grâce accordée aux successeurs de Christine Angot. Et même s’il en aura sans doute exaspéré également plus d’un, que ce soit par le ton employé, la désinvolture générale qu’il a manifestée tout au long de l’exercice ou sa volonté de ramener sans cesse le débat politique sur le plan moral, il sera parvenu à emporter à plusieurs reprises l’adhésion du public habituellement très formaté des débats télévisés.


Philippe Poutou : « Fillon, que des histoires… par CNEWS

Mais pour Ruth Elkrief, ce qui est gênant, ce n’est pas que M. Poutou invective les candidats en les appelant uniquement par leur nom de famille. Non, ce qui offusque la journaliste, c’est que certains spectateurs osent répondre par des applaudissements à ce qu’elle-même s’applique à faire ressembler à un show en cherchant par ses questions à dresser des candidats l’un contre l’autre ou en leur coupant sans cesse la parole pour leur poser des questions auxquelles ils sont précisément en train de répondre.

Le journaliste moderne, en effet, n’est pas là pour passer les plats, il doit être le centre du débat. Si polémique ou irrévérence il y a, il faut qu’il en soit l’instigateur. Il peut y avoir des « dérapages » mais à condition que ceux-ci soient contrôlés, autrement dit initiés par les questions des journalistes.

Mais surtout, son travail doit être visible par tous. Et comme Ruth Elkrief ne peut pas se montrer en train de téléphoner ou de préparer un sujet sur son ordinateur comme les journalistes de FranceTV info ou de Cash investigation, elle rappelle sa présence en interrompant les candidats à tout va au cas où l’exposition du programme de l’un d’eux deviendrait trop fluide et lui volerait la vedette. Ou pire, qu’un « petit candidat » parvienne à déclencher les rires d’une partie du public.

Qu’on applaudisse une réplique de M. Poutou et que certains de ces applaudissements n’émanent même pas de son propre camp mais d’autres spectateurs ou de Jean-Luc Mélenchon lui-même, c’est un inacceptable débordement car comme la journaliste le rappelle après avoir invité à plusieurs reprises le public à ne pas applaudir la double intervention du candidat du NPA : « On est dans un débat présidentiel, chacun donne son opinion mais peut-être pas de réactions, vous êtes chacun derrière vos candidats, un peu de sérénité et de l’écoute pour tout le monde ! ».

Applaudir un candidat ne serait donc pas une réaction sereine et risquerait de priver d’écoute les autres intervenants. Mais c’est surtout le « vous êtes chacun derrière vos candidats »qui interpelle. Si les soutiens réagissent à ce que disent leur candidat, tout va bien puisqu’ils accomplissent leur devoir. Mais gare aux réactions trop spontanées qui risqueraient de gâcher toute cette mise en scène. Le cirque télévisuel autorise les mises à mort mais interdit les applaudissements.

On veut bien inviter les « petits » candidats, à condition qu’ils restent à leur place. Il ne faudrait pas qu’ils fassent trop d’ombre aux favoris des sondages et encore moins aux journalistes, les véritables stars des débats. Ruth Elkrief est déjà trop bonne d’accepter qu’on l’interrompe aussi souvent.