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Usbek & Rica: n’ayez pas peur des réseaux sociaux!

Entretien avec Blaise Mao et Mathieu Brand, journalistes qui "explorent le futur"

Usbek & Rica: n’ayez pas peur des réseaux sociaux!
Blaise Mao et Mathieu Brand sont respectivement rédacteur en chef et responsable des communautés d'Usbek & Rica. ©Hannah Assouline

Le magazine Usbek & Rica entend “explorer le futur”. En dialoguant avec deux de ses responsables, Blaise Mao et Mathieu Brand, on entrevoit un XXIe siècle hésitant entre tentation technophobe et tyrannie des machines. 


Causeur. À l’origine, les réseaux sociaux étaient porteurs d’une promesse : favoriser les échanges. Or, les débats y semblent aujourd’hui de plus en plus rugueux. Comme si on assistait à des sortes de guerres de tranchées numériques. Avoir été bloqué par telle ou telle personnalité est même arboré fièrement comme une médaille.

Blaise Mao et Mathieu Brand. La réponse simpliste à cette question consisterait à dire que les réseaux sociaux ne sont qu’un grand défouloir. C’est un peu plus compliqué. Tout le monde ne se transforme pas en monstre derrière son écran, mais certains biais techniques peuvent le laisser croire. L’algorithme de Facebook, par exemple, peut donner ce sentiment car il fait remonter à la surface les commentaires les plus virulents. Tout simplement parce que ces derniers suscitent des réponses d’internautes qui, en retour, vont parfois eux aussi se montrer outranciers. À l’inverse, un post ou un commentaire nuancé, même s’il reçoit l’approbation des lecteurs, se verra beaucoup moins car il n’engendrera pas ou peu d’interactions.

Facebook ne veut plus seulement savoir si l’on apprécie tel ou tel artiste ou si l’on suit tel média, mais aussi ce qui nous choque ou nous fait rire.

C’est certain : la manière dont les réseaux sont pensés et conçus influe sur la qualité du débat d’idées. Prenons les émoticons. Sous prétexte d’exprimer nos émotions, ils les limitent à quelques-unes : on aime ou on déteste, on rit ou on pleure, on loue ou on lynche. Comme si l’homme connecté était renvoyé aux émotions les plus binaires, à sa part la plus « animale ».

Facebook a tout de même complexifié les choses. Le « je n’aime pas » a d’ailleurs été supprimé, histoire de dire : « Il n’y a pas de pensée négative chez nous. » Désormais, il y a même six types de réactions possibles du « j’adore » au « grrr » signifiant la colère. Mais cette volonté de dépasser le stade binaire est un moyen de faire un profilage toujours plus précis de notre consommation d’informations. Facebook ne veut plus seulement savoir si l’on apprécie tel ou tel artiste ou si l’on suit tel média, mais aussi ce qui nous choque ou nous fait rire.

Cependant, plusieurs « repentis » de la Silicon Valley, notamment des designers qui ont travaillé chez Google ou Facebook, reconnaissent aujourd’hui être allés trop loin, notamment dans la façon dont ils ont pu concevoir des technologies et des applications destinées à capter notre attention. On assiste ainsi à l’émergence d’une réflexion sur le sujet baptisée « ethics by design ». James Williams, un ex-designer de chez Google, prêche par exemple pour des technologies moins accaparantes. Il y a aussi cet ancien cadre de Facebook, Chamath Palihapitiya. Ce dernier a eu des mots très durs contre son ancien employeur, quand bien même il est resté sept ans dans cette entreprise, ce qui lui a permis de gagner suffisamment d’argent pour créer son propre fonds d’investissement…

Du côté de Facebook, on a dépêché deux experts maison pour savoir s’il était bon ou non de passer tant de temps sur les réseaux sociaux. Selon eux, la consommation passive de Facebook serait effectivement nuisible. Il nous faudrait donc interagir plus avec les autres utilisateurs pour en ressentir pleinement les bénéfices !

Facebook reste une entreprise. Ses dirigeants n’ont donc aucun intérêt à nous dire d’arrêter de l’utiliser. Il arrive qu’on reçoive des notifications du genre : « Vous n’avez pas répondu à plusieurs dizaines de commentaires, vous savez que répondre améliore votre réputation. » Ou bien encore : « Vous n’avez pas mis à jour votre profil depuis sept semaines. » Ses ingénieurs ont créé des outils pour nous inciter en permanence à être suractifs. Quel serait l’intérêt de ses dirigeants à faire ralentir la cadence ?

Chez Usbek & Rica, on tient absolument à développer notre communauté hors des réseaux sociaux. On a par exemple mis en place une monnaie sur notre site. Quand on commente chez nous, on gagne des usbeks. On peut ensuite les dépenser dans notre boutique. C’est une manière d’amener les gens à sortir des réseaux, de ne plus seulement venir nourrir les algorithmes de Mark Zuckerberg et d’encourager les commentaires de qualité.

Le mot « communauté » est intéressant. Mais cela pose question : ne finissons-nous pas sur internet par n’être plus entourés que par nos semblables de façon à nous retrouver, pour reprendre le titre du livre de l’anthropologue Sherry Turkle, de plus en plus « seuls ensemble » ?

Il n’est pas sûr que c’était très différent avant les réseaux sociaux. C’était sans doute même pire. Le titre du prochain édito d’Usbek & Rica pose néanmoins la question : « L’universel est-il ringard ? » Par exemple, autant la libération de la parole des femmes nous semble vraiment très très saine, autant nous sommes inquiets de l’augmentation des revendications identitaires, notamment religieuses. Près de 40 % des Français considéreraient faire partie d’une minorité. L’idée que l’on se définirait d’abord par nos différences nous inquiète.

Dans cinquante ans, il y aura une nouvelle manière de diriger notre planète, plus transparente, plus saine.

Puisque l’on évoque #metoo et #balancetonporc, ne vous inquiétez-vous pas de la possible mutation des réseaux sociaux en tribunaux populaires qui se substitueraient à la justice, la vraie ?

Il ne faut pas mettre en avant des histoires particulières et se planquer derrière celles-ci pour décrédibiliser un mouvement plus vaste qui nous apparaît extrêmement sain et spontané. Dans notre prochain numéro, nous avons abordé les suites de #metoo et l’on a envisagé et étiré trois « scénarios extrêmes » pour le futur.

Premier scénario, on a imaginé ce que pourrait donner un « retour de flamme » viril en nous intéressant au masculinisme, ce mouvement groupusculaire qui est né aux États-Unis, présent notamment dans les forums internet des adeptes des jeux vidéo, et dont certains membres finissent par ne même plus fréquenter l’autre sexe.

Le deuxième scénario est basé sur une autre dérive qui paraît aussi peu probable : l’avènement d’un hyperféminisme puritain aboutissant à une sorte de matriarcat dur.

Troisième scénario enfin, plus technologique : l’utérus artificiel. Si l’on arrive à externaliser la grossesse, on sera vraiment sur un pied d’égalité. Cela changera tout : la sexualité bien sûr, mais aussi l’éducation des enfants et, bien sûr, la place même des hommes et des femmes. Il y aura alors une crise de l’identité, mais peut-être pour le meilleur.

Ou le pire, estimeront certains. Mais revenons au présent et à la question des fake news. Mark Zuckerberg a fini par trancher. Il y aura moins d’infos sur Facebook et ce seront les utilisateurs qui jugeront collectivement de la fiabilité d’un site. Ce procédé vous paraît-il judicieux ?

On en est aux prémices de l’autocritique des réseaux sociaux sur leur propre fonctionnement, à la phase 1 post-Donald Trump. Il ne s’agit pas tant de faire confiance à la communauté des internautes que de réformer les règles des algorithmes que l’on évoquait précédemment. Comment se fait-il, par exemple, que l’on n’ait pas détecté plus tôt que des comptes connectés depuis la Macédoine multipliaient les tweets pro-Trump ? Comment se fait-il aussi qu’il n’y ait pas de modération ? Sur les insultes, l’antisémitisme, Twitter s’est quand même planqué pendant dix ans derrière le paravent de la liberté d’expression. Quant à Facebook, c’est la plus grande rédaction du monde, mais sans directeur de rédaction ! La lutte contre les fake news devrait donc relever d’abord des plateformes elles-mêmes plutôt que d’être confiée au CSA, qui a déjà du mal à gérer l’audiovisuel.

Le débat sur les fake news soulève plus largement la question de la perte de légitimité des figures d’autorité et des corps intermédiaires qui, autrefois, avaient une vraie légitimité et une certaine respectabilité. Parmi eux, il y a les journalistes dont la parole est aujourd’hui défiée. En soi, il est plutôt positif que les gens cultivent leur esprit critique. Il s’agit donc pour les journalistes de descendre dans l’arène et de se battre pour défendre une information fiable, d’autant que ce n’est pas compliqué de démonter certaines informations farfelues.

Prenons le forum de Davos ou la conférence Bilderberg. Ce genre de rassemblement est parfait pour les complotistes. Imaginez : des types puissants se réunissent dans les Alpes suisses ! Mais ça n’existera plus dans cinquante ans : il y aura une nouvelle manière de diriger notre planète, plus transparente, plus saine.

Amazon vient de lancer son premier supermarché autonome, sans caisses ni caissiers. […] Si la reconnaissance faciale est généralisée jusque dans la rue, là, ce sera un vrai souci.

La transparence totale accompagnée de la fin de l’anonymat sur internet, tel est notre avenir numérique ?

La Chine a interdit l’anonymat et c’est un gros problème. Pour savoir si cela pourrait être étendu à l’ensemble des pays, voyons déjà jusqu’où ira l’acceptation des gens à l’égard de la reconnaissance faciale. Cette technique permet déjà de déverrouiller le nouvel iPhone. Pour l’instant, tout le monde s’en moque parce que ça ne marche pas très bien. Mais Amazon vient de lancer son premier supermarché autonome, sans caisses ni caissiers. Tout est basé sur des caméras qui identifient chaque client et chaque achat. Si la reconnaissance faciale est généralisée jusque dans la rue, là, ce sera un vrai souci.

La Chine envisage aussi de mettre en place en 2020 le « système de crédit social ». Chacun de ses habitants se verra attribuer une note qui évoluera en fonction de son comportement (dans le business, sur les réseaux sociaux, sur la route, etc.). La série d’anticipation anglaise Black Mirror a également imaginé un pareil futur. Cela vous semble-t-il possible chez nous ?

Pas du tout. Cela n’est pas dans la culture des pays européens. L’Europe est extrêmement en avance sur le reste du monde sur les questions éthiques. Le Règlement européen sur la protection des données, le RGPD [qui va entrer en vigueur cette année, NDLR] constitue une incroyable victoire de l’Europe face à la dérégulation sur les data que voulaient les États-Unis. Il va obliger toutes les entreprises qui manipulent de la data, des fichiers, du cloud [du stockage de données sur des serveurs accessibles par internet, NDLR] à s’intéresser à ces questions.

Le progrès technique peut susciter des réactions violentes, mais revenir en arrière est impossible.

La confiance des Français en l’Europe pour les protéger est déjà assez limitée…

L’Europe, par rapport à la Chine ou aux États-Unis, est vraiment très stricte sur la manipulation des cellules souches, le clonage, l’intelligence artificielle ou la robotique. Prenons le cas de l’intelligence artificielle : la peur ne doit pas conditionner notre réflexion sur le sujet. Ça n’est pas simple, car nous sommes abreuvés d’imaginaires dystopiques sur tous ces sujets-là, la série Black Mirror en étant l’exemple le plus réussi. Nous n’avons pas suffisamment d’imaginaires positifs sur la technologie. Il ne faut pas croire que demain nous aurons les hommes les plus riches et les plus cultivés qui pourront s’augmenter versus les masses populaires abruties n’ayant pas accès à la technologie. Nous ne serons pas non plus remplacés par la machine. Mais quand des chercheurs reconnus comme Stephen Hawking ou des entrepreneurs comme Elon Musk signent un appel pour l’arrêt des « robots tueurs » sur les champs de bataille, cela alimente cet univers anxiogène.

Cela vous paraît-il possible de résister à l’accélération du progrès technologique ?

Certains le font déjà. Mais ce sont surtout des gens très informés sur ces sujets et qu’on présente trop souvent dans les médias comme de méchants hackers, une capuche noire sur la tête et un masque d’Anonymous sur le visage !

La réponse consiste d’abord à éduquer les plus jeunes. Prenons le réseau social Snapchat, dont ils raffolent et qui permet d’échanger des photos dont on nous dit qu’elles disparaissent au bout de quelques secondes. Il faut leur expliquer que ça n’est pas magique, que ces fichiers passent par des espaces de stockage physique à l’autre bout du monde. Il n’y a plus de frontière entre vie réelle et vie virtuelle. L’affaire Snowden a été un premier gros coup de projecteur sur ces sujets-là. Il y aura d’autres scandales liés aux données des usagers, c’est inévitable. On verra alors quel géant de l’internet ou quel État sera concerné.

Le progrès technique peut susciter des réactions violentes, mais revenir en arrière est impossible. Il y a deux ans, on a mené une grosse enquête sur les « technocritiques », les potentielles dérives luddites et les passages à l’acte violents contre des symboles. En fin d’année dernière, la Casemate, qui est un centre de culture scientifique technique et industrielle (CCSTI) réputé basé à Grenoble, a été incendié. Dans leur communiqué de revendication, les auteurs ont notamment expliqué lutter contre le « totalitarisme technologique ». Certains mettront donc leur pas dans ceux d’Unabomber [un terroriste américain en guerre contre « la société industrielle » qui, à partir de la fin des années 1970, a multiplié les colis piégés, NDLR]. Mais ce genre de comportement ne concernera sans doute qu’une minorité. L’important, c’est la façon dont la majorité va appréhender ces nouveaux outils. Notre destin numérique ne dépend pas totalement des GAFA [Google, Apple, Facebook, Amazon, NDLR], mais aussi de la manière dont on se les approprie. Tout est encore à inventer.

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Février 2018 - #54

Article extrait du Magazine Causeur


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