Finalement, quelqu’un aura eu raison à la fois de Sarkozy et d’Obama sur le plan, sinon des médias, du moins de la conversation ordinaire entre potes, entre voisins ou entre usagers de la RATP coincés dans leur wagon – quelqu’un dont le patronyme pourtant laissait mal augurer d’un tel succès puisqu’il s’appelle H1N1. Rarement petite bête aura tant fait parler d’elle.

L’amusant, avec la grippe A (c’est son surnom) ; c’est qu’on a encore une fois un fait social total : il concerne la médecine et politique, mais aussi les transports aériens, les politiques éducatives (fermer ou pas les écoles), la géopolitique (envoyer ou pas des doses massives de Tamiflu dans les pays pauvres au risque d’en manquer) etc. Et par définition, comme toujours dans ce genre de cas, les thèses conspirationnistes s’en donnent à cœur joie : les méchants laboratoires pharmaceutiques auront fabriqué le virus en croisant des choses pas cachères pour vendre leurs vaccins à prix d’or, etc.

Pourtant, les donnés du problème et donc, sur un certain plan, sa solution sont claires.

L’OMS et, de manière générale, les experts en santé publique ne conspirent pas mais tous ces gens ont bien leur agenda comme on dit en anglais. En l’occurrence : il est plausible qu’une épidémie nouvelle très sévère frappera l’humanité avant 50 ou 100 ans. Nul ne niera donc l’intérêt de cogiter à l’avance la stratégie à suivre pour contrer une telle épidémie, et s’assurer de sa faisabilité. Jusqu’à maintenant, on a vu en deux décennies des épidémies de maladies graves mais localisées (SRAS, Ebola, etc.) ou promptes à s’éteindre (grippe aviaire). Au contraire, la grippe A est un cobaye idéal pour les dispositifs de gestion de l’épidémie : rapide à s’étendre, elle n’est pas d’une grande létalité. Surtout, elle est une grippe, ce qui signifie qu’elle implique un virus assez proche de virus connus – on peut donc envisager une fabrication prompte de vaccins –, mais elle est suffisamment différente dans ses symptômes et son degré de contagiosité (plus élevé) pour la traiter comme une maladie à part. En ce sens, cette campagne de vaccination est parfaitement légitime, puisqu’il s’agit de se prouver par une répétition générale que l’humanité saura répondre à la menace post-mondialisation qui l’attend.

Dans ces conditions, que doivent faire les citoyens ? En l’absence de conditions médicales spécifiques (femmes enceintes, asthme, etc.) et si on ne court pas un risque beaucoup plus élevé que la moyenne (personnel médical, etc .) de contracter la maladie, on peut estimer que le risque de forme grave ou létale de grippe A est faible (quelque chose comme 1 chance sur 10 000), et que le risque du vaccin est comme celui de tous les vaccins, extrêmement faible (autour de 1 chance sur 1 million pour complication très sérieuse ). Dans des cas analogues, la rationalité de nos décisions repose sur une sorte de calcul coûts/bénéfices, lequel consiste à rapporter la probabilité d’un dommage donné à la probabilité du dommage similaire qui serait potentiellement causé par la stratégie d’évitement du premier dommage. Certes en principe ce calcul conduit ici à la nécessité rationnelle de se faire vacciner. Toutefois, en pratique, dans la mesure où il porte en réalité sur des quantités extrêmement faibles, tandis que que dans la vie courante nous décidons en fonction de rapports entre des probabilités de valeurs beaucoup plus élevées (1 chance sur 10.000 ou sur 1.000.000 sont des quantités que notre appareil de calcul néglige ), un tel raisonnement n’est peut-être pas pertinent. Ainsi, il n’est pas absolument raisonnable de se faire vacciner, si on définit le raisonnable par une manière de pondérer ce qui est rationnel en théorie par le degré d’éloignement de ladite théorie du monde réel . D’autant que dans le monde réel, il y a aussi tout un tas de coûts annexes de la vaccination (temps, bureaucratie etc.

Là où les choses se compliquent c’est que d’un pur point de vue de santé publique, plus les gens sont vaccinés, plus la probabilité qu’une personne donnée (non vaccinée) attrape la maladie est faible (puisqu’elle rencontrera beaucoup moins de personne susceptibles d’être infectées). Donc la généralisation de la vaccination freine la progression de l’épidémie et réduit l’intensité du pic d’infections prévu pour l’hiver. Or qui dit pic d’épidémie dit débordement des services de santé, d’autant que si la grippe A se répand, beaucoup se rueront à l’hôpital pour un simple rhume, contribuant à l’engorgement hospitalier de manière encore plus certaine que les « vrais » cas de grippe A. Sans compter un ralentissement majeur de l’économie, des carences du système éducatif, etc. – ceci, bien évidemment, même si le risque létal de H1N1 était strictement nul. Autrement dit, la vaccination est recommandée du strict point de vue non seulement de la santé publique, mais même du bien public.

Avec cette campagne de vaccination pour la grippe A, nous avons donc un cas pur de dilemme : l’intérêt du collectif et le choix raisonnable de l’individu ne coïncident pas. Or si la vaccination était obligatoire, comme beaucoup d’actes dont la légitimation relève du seul bien public, aucune question ne se poserait. Prenons la coqueluche ou la tuberculose : les vaccinations sont obligatoires et pourtant les chances d’attraper ces maladies par ailleurs curables sont très faibles (justement à cause de la vaccination antérieure). Précisément pour cette raison qu’il serait plutôt raisonnable (encore une fois, du pur point de vue individuel) de ne pas vacciner soi-même ou ses enfants, le règlement de santé publique rend cela obligatoire afin de maintenir une couverture générale de la population face à ces maladies. En même temps, si l’Etat décrétait le vaccin obligatoire, on imagine trop bien la réaction indignée qui parcourrait toutes les sphères de la société !

Finalement, ce que révèle cette polémique sur la grippe A et son vaccin, c’est surtout notre suspicion envers toute demande étatique qui se réclamerait, même légitimement, du bien public. C’est peut-être plus inquiétant que la maladie.

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