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This is the end…

Il y a 50 ans, Jim Morrison mourait dans des circonstances mystérieuses

This is the end…
De gauche à droite, John Densmore, Robbie Krieger, Ray Manzarek et Jim Morrison, les "Doors", photo non datée © AP / SIPA Numéro de reportage : AP21403761_000004

Il y a cinquante ans, le 3 juillet 1971, Jim Morrison mourait et s’installait en fleuron du « club des 27 », composé de musiciens morts à cet âge. Robert Johnson, Brian Jones, Jimi Hendrix ou Janis Joplin avant Jim, Kurt Kobain ou Amy Winehouse après lui. « This is the end, beautiful friend, the end of our elaborate plans, the end of everything that stands…” Et huit ans plus tard, ce sera cette chanson qui fera l’ouverture d’Apocalypse now — clin d’œil de Coppola à un homme qu’il avait connu brièvement dans les années 1960, l’un et l’autre ayant entamé des études de cinéma à UCLA.

Étrange mort sur laquelle circulent bien des légendes. On a même prétendu que Raymond Marcellin, ministre de l’Intérieur, avait étouffé l’affaire et interdit toute autopsie pour épargner la famille De Breteuil, dont le fils Jean était le pourvoyeur de came de la jet set, et aurait fourni à Morrison la dose fatale, au témoignage de Marianne Faithfull. Seul point commun en général, une surdose d’héroïne une drogue qui porte bien son nom.

Seuls les héros ont droit aux légendes. Romulus est sans doute mort dans un traquenard, mais ne raconte-t-on pas qu’un aigle est venu l’emporter chez les Dieux au cours d’une tempête ? Narcisse s’est métamorphosé en fleur, et Amphion, qui avait érigé les murs de Thèbes au seul son de sa lyre, s’est suicidé jeune — à moins qu’Apollon ne l’ait tué.

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Peu importe si l’héroïne fourguée par la French Connection était pure à 99%, ou si Morrison a succombé dans les toilettes du Rock and Roll Circus, rue de Seine (où j’allais habiter l’année suivante) ou s’est noyé dans sa baignoire après une crise cardiaque. Peu importe si Jean de Breteuil, bourrelé de remords, s’est suicidé à l’héroïne quelques mois plus tard à Tanger. Morrison est de la trempe dont on fait les héros et les poètes.

Orphée devait avoir lui aussi vingt-sept ans quand il fut dépecé vivant par les Ménades. Il était une rock star de la Grèce antique. Le chemin de croix de Mick Jagger, c’est de chanter “Satisfaction” à 75 ans. « J’aime mieux m’en aller du temps que je suis belle / Qu’on ne me voie jamais faner sous mes dentelles », chantait Barbara, qui a dû s’en vouloir de disparaître à 67 ans. Quant à Achille, il a eu le rare privilège de choisir son destin : mourir vieux et ignoré de tous, ou périr jeune chargé de gloire au-delà des siècles. Il n’a pas hésité une seconde. Lui aussi devait avoir 27 ans, lors de la guerre de Troie.

Morrison était avant tout un poète, et il ne reste plus guère de place dans notre société moderne pour les poètes. Ni, d’ailleurs, pour les héros. Tout ce qu’on nous propose pour ce rôle, ce sont des footballeurs (Kylian Mbappé ? Le lecteur et moi avons un léger doute) ou des cosmonautes lisses et complaisants, dont la performance consiste à être les cobayes d’expériences conçues par d’autres en prenant de jolies photos. Même en musique le héros (à commencer par le « guitar hero ») se fait rare. Des jeunes gens énervés aisément remplaçables les uns par les autres, dont toute l’énergie est concentrée sur la capacité à beugler dans un micro tenu à fleur de lèvres d’une façon baroque. Et qui pour rien au monde ne consentiraient à rejoindre le Club des 27, ils ont trop à faire à boire du cognac en se remplissant les poches.

Même au cinéma, le règne des héros est passé — éclipsé par l’ère des super-héros.

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Nous avons changé d’époque, on ne cesse de me le répéter. Tout le monde aujourd’hui se croit héros, et écrivain, et penseur. Il suffit d’avoir un clavier devant soi, et un pseudonyme pour insulter les adolescentes énervées. Que ces petits salopards se sentent plus forts, plus dignes, en se réfugiant derrière un anonymat prudent, est une contradiction majeure avec l’héroïsme à deux balles qu’ils revendiquent. Quand on les passe au tribunal, comme c’est arrivé tout récemment pour quelques-uns des harceleurs de Mila, on tombe sur de pauvres mecs qui jurent leurs grands dieux (si je puis dire) qu’ils n’ont pas voulu ça. « Je me dégonfle » est un drôle de nom pour un héros. Foutue époque.

Je m’adresse ici aux plus âgés. Quand ils étaient à l’école, on leur a expliqué les hauts faits des héros de l’Histoire de France — de Vercingétorix se rendant dignement à César (il faut voir le magnifique tableau de Lionel Royer, peint en 1899, à une époque où la France amputée de l’Alsace-Lorraine cherchait à faire émerger les héros de la prochaine guerre) à Bayard mourant sous un arbre, en passant par Charles Martel (quel instituteur formé dans les INSPE actuels oserait exalter un homme que la bien-pensance accuserait immédiatement d’islamophobie, sous prétexte qu’il a arrêté les Arabes à Poitiers ?), Duguesclin ou Jeanne d’Arc — dont le culte a été réinstauré sous la IIIe République, pour les mêmes raisons que précédemment.

Et nous glissions sans problème de ces héros historiques aux héros mythiques. Mais à force de vouloir historiciser exactement, de refuser d’admettre qu’il y a des hommes (et des femmes) plus grands que nous, à force de flatter les mômes dans leurs convictions absurdes (quand la loi Jospin, en 1989, a instauré le « droit à l’expression » des élèves, j’ai compris que c’était perdu), à force de respecter les « différences » et les « communautés », nous avons éteint la flamme que les « hussards de la République » avaient allumée. Tous héros désormais, et tous trouillards en même temps. Tout se vaut, tous se valent, et ils ne valent rien.

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Parce que le modèle héroïque, comme son nom l’indique, incite à se dépasser. Si tout ce que l’on vous donne, ce sont des tireurs de pénaltys ratés, je ne donne pas cher de vous. Les Américains ont résisté à Alamo parce qu’ils avaient en tête le modèle de Léonidas et des 300 Spartiates qui avaient tenu tête trois jours aux forces perses. Et leur sacrifice a sauvé le Texas. Si les patriotes ont enfoncé les Autrichiens à Valmy, c’est qu’ils avaient en tête les modèles héroïques romains et grecs. Si les Poilus ont tenu bon à Verdun, c’est que l’École leur avait appris à vivre et à mourir en Français.

Arrêt du pénalty de Mbappé par Yann Sommer, le gardien suisse lors des huitièmes de finale. Cet arrêt a éliminé la France de l’Euro © Vadim Ghirda/AP/SIPA Numéro de reportage : AP22581156_000403

Morrison, que longtemps des poètes amateurs allaient célébrer tout au long de cette nuit du 3 juillet au Père-Lachaise où il est enterré, était le dernier héros de cette jeunesse du baby-boom qui a bouleversé le monde. La jeunesse actuelle, si nous lui parlions de nos rêves adolescents, nous répondrait sur un ton sarcastique : « OK, boomer ! » Ma foi, je crois que je préfère encore être à ma place qu’à la leur. La poésie ouvre l’espace du rêve, et je préfère rêver que pédaler pour le compte d’Uber — parce que c’est tout ce que notre monde si prosaïque abandonne à cette jeunesse laissée pour compte.


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Normalien et agrégé de lettres, Jean-Paul Brighelli a parcouru l'essentiel du paysage éducatif français, du collège à l'université. Il anime le blog "Bonnet d'âne" hébergé par Causeur.

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