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Un avocat rock’n’roll

Quand les rockeurs sont convoqués au tribunal

Un avocat rock’n’roll
Fabrice Epstein © Hannah Assouline.

Fabrice Epstein est entre deux mondes, la justice et la musique. L’avocature à haut risque et le rock sulfureux. Il publie un nouveau livre, Rock’n’roll justice


« On se retrouve vers le Père-Lachaise ? Tout près de Morrison ? » C’est avec ces mots que Fabrice Epstein, avocat à la cour et passionné de rock à la ville, me donne rendez-vous. Il en tire un nouveau livre, Rock’n’roll Justice, où figurent certaines des chroniques qu’il écrit chaque mois pour Rock & Folk. Il s’agit de chroniques judiciaires, un peu romancées, auxquelles l’auteur insuffle un aspect quasi mythologique car, oui, le rock’n’roll est une mythologie, avec son épopée, ses dieux, son bruit et sa fureur. Du simple plagiat à l’assassinat. « Le rock’n’roll a sauvé ma vie », disait Lou Reed. Je ne sais pas si le rock’n’roll a sauvé la vie de Fabrice Epstein, mais il a sauvé sa convalescence, quand il s’est cassé la jambe à l’âge de dix ans et qu’il a écouté en boucle les albums des Pink Floyd de son père. Les fans de rock le savent, pour accéder à la parole sacrée, que ce soit celle d’Elvis ou des Sex Pistols, il faut un passeur. Et pour Fabrice, ça a été son père, tout simplement.

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« Je ne voulais pas écrire un énième livre sur le rock, que pourrais-je apporter de plus ? Jai fouillé partout sur internet, et je me suis aperçu qu’il n’y avait rien sur l’histoire juridique du rock’n’roll. » Qu’à cela ne tienne, il décide de faire cohabiter ces deux termes qui ne vont pas forcément ensemble : le rock et la loi. « I fought the law and the law won », chantaient les Clash, et Fabrice Epstein l’a bien compris. Cet homme au doux regard bleu, avec des faux airs de Woody Allen, aime les défis. En 2014, il a pris la défense d’un génocidaire rwandais, Pascal Simbikangwa, devant la cour d’assises de Paris. Mais pour ce petit-fils d’un rescapé de la Shoah, cela a été bien plus qu’un défi. Pourquoi l’a-t-il fait ? Il s’en est expliqué dans Un génocide pour l’exemple (Le Cerf). C’était pour lui un moyen de se confronter à cet héritage si pesant qui peut conditionner la vie de ses dépositaires. Poser le fardeau à terre pour continuer à avancer.

Fauteurs de troubles

Mais revenons à nos fauteurs de troubles. « Comme la justice, le rock raconte des histoires, permet de mieux comprendre l’être humain, d’approfondir ses comportements », dit Epstein. C’est ce qui est passionnant dans son livre : il raconte des histoires. Les groupes et les chanteurs des années 1960 qui se plagient allègrement les uns les autres, les managers escrocs, dont celui d’Elvis, le célèbre « colonel Parker », et les meurtriers, comme Phil Spector, producteur mythique, ou encore Sid Vicious, le bassiste des Sex Pistols, symbole du « vivre vite, mourir jeune ». Tout cela est écrit dans un style riche, imagé, avec pléthore de références bibliques, car le rock’n’roll est fondateur : « Il était un temps où le peuple attendait la sortie d’un disque des Beatles et de Dylan comme les Hébreux le 11e commandement. »

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En 1976, Georges Harrison, le guitariste des Beatles – l’un des dieux du panthéon rock’n’rollesque –, est accusé de plagiat pour son tube My Sweet Lord. Dès l’intro, on reconnaît en effet la mélodie de He’s so fine, le tube des Chiffons, un girls band new-yorkais, les volutes hindouisantes en moins. Harrison est condamné à verser 587 000 dollars à la maison de disques. Il plaide le plagiat involontaire, et cela est intéressant car, pour Carl Jung, « la musique touche un matériel archétypal si profond, que ceux qui la jouent ne s’en rendent pas compte ». Il est donc possible qu’Harrison ait dit vrai. À l’époque bénie des 60’s, la musique circule et relie ses hérauts les uns aux autres, comme un mystérieux fil d’Ariane.

Jim Morrison: « Do you want to see my… » 

Du scandale, le rock’n’roll, musique de hors-la-loi, n’a cessé d’en faire en bousculant l’ordre établi. « Celui qui blasphème nominativement l’Éternel devra être mis à mort », lit-on dans le Lévitique (24:16). Lorsque Lennon, dans d’une interview accordée à une journaliste américaine, affirme que les Beatles sont plus célèbres que Jésus, il provoque un tollé et se voit effectivement menacé de mort ! Mais cette citation n’est qu’un bout de phrase extraite de son contexte. Ce qu’il dit est bien plus intéressant : « Le christianisme s’en ira, il décroîtra et il disparaîtra […], nous sommes plus populaires que Jésus, mais je ne sais pas qui disparaîtra en premier, le rock’n’roll ou le christianisme. » J’ai toujours pensé que le rock’n’roll, avec ses rituels, ses disciples et ses prophètes (chacun le sien), était le dernier avatar du christianisme. Aujourd’hui, on dit que le rock est mort, sacrifié sur l’autel de la société du spectacle – entre autres –, mais des thaumaturges défilent à son chevet, et Fabrice Epstein en fait partie (il partage d’ailleurs son patronyme avec Brian Epstein, le manager des Beatles).

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Les prophètes ont été nombreux, et plus sulfureux les uns que les autres. Jim Morrison en est un, un vrai, avec ses concerts aux allures de messes défiant tout ordre moral. Le 1er mars 1969, jouant à Miami, ivre et éructant, il menace de montrer son sexe sur scène : « Do you want to see my… » Il est jugé pour exhibitionnisme, ébriété, outrage aux bonnes mœurs et condamné, sans aucune preuve, à six mois de prison ferme. Pour échapper à sa peine, le « roi lézard » s’enfuit à Paris. C’est là qu’il meurt, le 3 juillet 1971.

Rock’n’roll Justice comporte aussi un chapitre sur des procès imaginaires dans lesquels maître Epstein s’imagine plaider la cause de Sid Vicious, accusé du meurtre de sa petite amie, mais qui n’a jamais comparu devant un juge : il meurt d’overdose avant son procès…

Toujours être du côté des perdants, magnifiques ou non, cela pourrait être une définition du rock’n’roll.

Fabrice Epstein, Rock’n’roll Justice, La Manufacture des livres, 2021.

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est enseignante.

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