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«C’est pas l’Afrique, ici…»

L’assassinat de Tidiane montre la fragilité de notre paix civile

«C’est pas l’Afrique, ici…»
Le lycée Guillaume Apollinaire, à Thiais (Val-de-Marne), le 16 janvier 2023, devant lequel un jeune de 16 ans a été tué © Christophe ARCHAMBAULT / AFP

L’assassinat au couteau du jeune Tidiane, à Thiais (94), illustre la fragilité de notre paix civile, analyse Céline Pina.


« On est en France, on n’est pas en Afrique », c’est ainsi que se termine, à la télévision, l’extrait du témoignage de la sœur de Tidiane, 16 ans, assassiné à Thiais devant l’entrée de son lycée par un jeune du même âge, ce lundi 16 janvier.

Sur fond de règlement de comptes entre bandes rivales, son petit frère a été victime d’un véritable guet-apens. Difficile de connaitre les motivations de ceux qui ont monté ce sinistre piège. La raison invoquée, pour aussi stupide qu’elle soit, est la toile de fond de bien des violences urbaines : une rivalité entre quartiers. Personne ne se souvient exactement comment elle a bien pu commencer. Des jeunes dépourvus de conscience et d’éducation croient que l’on est un homme si on inspire la peur et que recourir à la violence prouve sa virilité. Cette histoire parle donc surtout de l’existence de zones de non-droit républicain où les habitants sont les premières victimes de la violence tribale. Car à défaut de droit il y a bien un pouvoir qui s’exerce sur ces territoires : la loi du plus fort. Ou de celui qui n’a aucune limite.

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Promesse républicaine trahie

Quand la sœur de l’adolescent poignardé fait une comparaison entre la France et l’Afrique, il ne s’agit pas d’une référence « raciste » ou une façon de caricaturer tout un continent. Heureusement pour elle, le fait que la jeune femme ait la peau noire la sauve d’accusations gratuites qui ajouteraient au chagrin de la perte de son frère, la cabale des professionnels du procès en racisme. Nous comprenons tous ce qu’elle tente d’exprimer dans cette périphrase. Elle oppose deux images. D’abord celle de la France, censée incarner l’Etat de droit, et censée être constituée de sociétés apaisées dont le rapport à la loi garantit la liberté. La France est pour elle le nom d’un pays où la sécurité des habitants devrait être assurée et où des hordes tribales n’exercent pas leur domination. Elle l’oppose à une Afrique vue comme instable, où vous pouvez vous faire massacrer pour une question ethnique ou territoriale. Derrière cette expression qui lui est venue, il y a sans doute la démarche originelle de ses ascendants qui sont venus chercher en France une vie meilleure et une stabilité nouvelle, mais il y a surtout une immense déception, une promesse trahie : son frère est mort dans une expédition punitive qui lui rappelle les désordres de pays africains, souvent secoués par des crises violentes. Sauf que ce n’est pas dans un pays d’Afrique que son frère a été tué, mais ici, à quelques kilomètres de Paris.

Des expéditions punitives pas inhabituelles, des bandes de jeunes incontrôlables

Juste avant la phrase polémique, elle et un autre de ses frères avaient raconté comment la bande venue de Choisy-le-Roi avait investi les rues menant au lycée, filtrant les accès pour trouver des jeunes habitant la cité dont ils voulaient se « venger ». Une prise de contrôle qui n’avait fait réagir personne et dont ils semblaient dire qu’elle n’était pas inhabituelle.

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Ce filtrage pour identifier les habitants d’un quartier désignés comme des ennemis à éliminer rappelle des scènes de guerre civile.

Un drame prévisible ?

Autre point particulièrement inquiétant, le profil du meurtrier présumé. Ce dernier est, comme on le dit pudiquement, bien connu des services de police et de justice. Impliqué dans plusieurs affaires de violences aggravées, mis en examen, il était sous contrôle judiciaire. Ce qui manifestement ne signifiait rien à ses yeux. Ce jeune de 16 ans avait aussi l’interdiction de se rendre à Thiais, « sauf pour les besoins de sa scolarisation ».  Autrement dit aucun véritable interdit et un cucul-la-pralinisme de la Justice à toute épreuve qui oublie la dangerosité d’un individu pour ceux qui l’entourent et fait comme si des obligations scolaires dont il se contrefiche, justifiait des injonctions contradictoires et mal maîtrisées. L’individu était donc dangereux, récidiviste, participait « avec arme à des attroupements » dès l’âge de 15 ans, est reconnu coupable de violences, mais était en liberté et cultivait un fort sentiment d’impunité que le réel avait contribué à fortifier. En effet, le contrôle judiciaire ne signifiant manifestement rien pour lui, force est de constater qu’un individu dangereux pour les autres et sans conscience de ses responsabilités, a été laissé libre de ses mouvements alors que le drame était prévisible. Le pire est que ce type d’affaires est de plus en plus fréquent dans des quartiers de France où règne le trafic de drogue, où les caïds sont admirés et où des jeunes participent à l’économie souterraine. Les spécialistes de ces questions notent la violence et la dangerosité de certains jeunes, mais apparemment cela n’atteint guère l’institution judiciaire.

30 ans d’action politique inadaptée face à l’ensauvagement et à la délinquance juvénile

Or, pour certains jeunes, déculturés et sans éducation, qui n’ont que la violence comme façon d’être au monde, le seul fait de croiser quelqu’un appartenant à un quartier rival peut suffire à justifier un passage à l’acte meurtrier. D’autant que la réponse pénale ou même éducative est inexistante : dans ce type de quartiers, les éducateurs de rue sont débordés et souvent dépassés. Cela fait 30 ans que cela dure, tous les élus le savent mais rien ne change. 30 ans aussi que l’on organise des CLSPD (Conseil Local de Sécurité et de Prévention de la Délinquance) réunissant élus, travailleurs sociaux, police et justice sans que l’on constate beaucoup de progrès sur le front de la délinquance, du trafic et des violences. 30 ans que l’on rechigne à mettre en place des structures fermées pour y enfermer les mineurs délinquants, 30 ans que l’Etat n’a aucune doctrine sur le sujet et refuse d’entendre les psychiatres qui expliquent que la sanction doit précéder toute mesure éducative.

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30 ans que sous couvert de « proportionnalité », on nie l’ensauvagement de certains jeunes et que l’on refuse de les sanctionner. Cela donne des gamins au casier judiciaire long comme le bras, qui pour autant n’ont jamais rencontré de véritables limites à leurs dérives.

La tarte à la crème de l’appel au dialogue

Quant au traditionnel appel au dialogue lancé par les associations de terrain, il est fort peu convaincant. D’abord parce que c’est le passage obligé qui permet d’occuper le terrain de la parole sans prendre le risque d’un positionnement politique courageux. Tissé de bons sentiments, il oublie que, pour que l’échange et la rencontre puissent être constructifs, encore faut-il qu’il y ait un tiers autoritaire qui impose la loi et fixe les limites. Sinon cela ne produit pas grand-chose. Ce n’est pas en emmenant les pires caïds des deux quartiers en vacances que le problème se résoudra, ni en organisant des réunions publiques avec la Mairie. En tout cas, pas dans un premier temps. La réponse commencera quand on acceptera de mettre en place de lourdes sanctions et de lever plus facilement l’excuse de minorité dans nombre de cas. Que la justice passe et qu’elle passe vraiment. Autrement dit, la sanction doit être le préalable. Ce qui importe avant tout c’est qu’elle soit rapide et réelle, même si elle est moins lourde que pour un adulte. Qu’après, des démarches éducatives puissent être entreprises auprès des jeunes impliqués dans les violences à Thiais et à Choisy est envisageable voire nécessaire, mais il faut d’abord que l’acte soit sanctionné à hauteur du mal qu’il représente. Sans limites posées par la société, l’appel au dialogue est une façon de se donner bonne conscience à peu de frais mais qui, dans les faits, empêche la prise de conscience des auteurs de violences.

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Si, face à la violence décomplexée et à la culture tribale, la réponse commence et se termine par un appel au dialogue, c’est le meurtre de Tidiane que l’on minimise et auquel on enlève le poids du tabou. Or cette évolution est la marque de sociétés qui retournent vers des formes archaïques et où la violence, à force de n’être pas combattue, devient la marque de la puissance. Là où autrefois c’était la capacité à nous contrôler qui faisait de nous des hommes! C’est cette évolution terrible de la société française que la sœur de Tidiane relève inconsciemment. Les chiffres ne lui donnent pas tort: ces affrontements entre bandes ont causé, en 2022, trois décès et ont fait 279 blessés.  

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Ancienne conseillère régionale PS d'Île de France et cofondatrice, avec Fatiha Boudjahlat, du mouvement citoyen Viv(r)e la République, Céline Pina est essayiste et chroniqueuse. Dernier essai: "Ces biens essentiels" (Bouquins, 2021)

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