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Syrie : les hésitants ont basculé dans le camp d’Assad

Syrie : les hésitants ont basculé dans le camp d’Assad

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Docteur en géographie, spécialiste de la Syrie, Fabrice Balanche dirige le groupe de recherches et d’études sur la Méditerranée et le Moyen-Orient à l’université Lyon 2. Dernier ouvrage : Atlas du Proche-orient arabe (2011). 

Daoud Boughezala. En mai 2013, la reconquête de la ville de Qousseir par l’armée syrienne et le Hezbollah semble avoir changé le cours de la guerre civile. Comment le clan Assad, que l’on croyait condamné, a-t-il repris la main ?

Fabrice Balanche. Le régime syrien a adopté une véritable stratégie de contre-insurrection. Dans un premier temps, il a replié ses troupes dans les grandes villes et sur l’axe crucial Lattaquié-Homs-Damas. Puis, dans les zones que son armée avait désertées, il a encouragé la création de groupes d’autodéfense populaire pour protéger les civils des insurgés et occuper les forces rebelles. Pendant ce temps, la mainmise des islamistes radicaux sur la majorité des groupes rebelles faisait perdre à ceux-ci tout soutien occidental[access capability=”lire_inedits”], affaiblissant du même coup leurs capacités militaires.
Dans les zones tenues par la rébellion,  les luttes entre factions, les bombardements du régime, le chaos économique, l’insécurité et l’imposition de la charia ont poussé ceux qui hésitaient dans le camp d’Assad.

Pourtant, la plus grande partie des 120 000 morts de la guerre civile reste imputable aux exactions de l’armée  syrienne[1. Maher Al-Assad dirige la garde prétorienne du régime, accusée d’avoir commis les massacres les plus meurtriers.]

Certes, mais ne sous-estimez pas l’importance de l’enjeu national. Si le  régime était tombé, on aurait assisté à la partition du pays. Ni les alaouites, ni les druzes, ni la majorité des chrétiens n’auraient pu demeurer dans une Syrie sous pouvoir islamiste. Avec la victoire du régime, la Syrie peut espérer sauver son unité.

Assad pourra-t-il vraiment reprendre le contrôle de l’ensemble du territoire syrien ?

Non. Une décentralisation de fait va s’imposer. Le régime sera contraint d’accorder une autonomie aux Kurdes, qui l’ont assisté dans la lutte contre les rebelles, et négocier avec une partie de ses ennemis d’aujourd’hui. Certains accepteront de se rendre contre la garantie de l’immunité. Mais le pouvoir central devra aussi se résoudre à concéder des territoires à la gestion locale, notamment dans la vallée de l’Euphrate. Ainsi, la Syrie se fracturera en trois portions : une zone d’administration directe dans l’ouest, une zone d’administration indirecte dans l’est et le nord sous influence kurde.

Reste que la répression aveugle à laquelle s’est livré le pouvoir baasiste a radicalisé une contestation pacifique au départ…

Il est vrai que les premières manifestations rassemblaient des militants issus de la classe moyenne et des milieux intellectuels. Ces opposants pacifiques exprimaient une réelle aspiration à la démocratie et à la laïcité, comme j’ai pu l’observer  à Damas le 31 janvier 2011. Mais, dès mars 2011, les cortèges, quoique toujours pacifiques, ont mis en avant des revendications économiques et communautaires. À Banias, dans la région côtière, les sunnites manifestaient  contre la mixité confessionnelle dans les écoles. Ils réclamaient de surcroît des emplois dans les deux grandes entreprises publiques de la ville qu’ils dénonçaient comme des fiefs alaouites. Des heurts entre alaouites et sunnites ont rapidement éclaté, faisant des victimes de part et d’autre. Cela démontre bien que la crise syrienne s’est militarisée indépendamment de la forme de répression privilégiée par Damas.

Autrement dit, la guerre civile était inéluctable ?

Après des décennies de chape de plomb, les tensions interconfessionnelles mises sous le boisseau ont ressurgi. Si on ajoute que les pétromonarchies du Golfe cherchaient à déstabiliser l’axe Damas-Téhéran, on  voit bien que tous les ingrédients de la guerre civile étaient réunis.

Même les Etats-unis semblent se résigner au maintien de Bachar Al-Assad, sans doute parce que l’afflux de jihadistes vers la Syrie les inquiète…

Sous l’impulsion de Barack Obama, les Américains ont décidé d’alléger leur dispositif militaire dans la région pour se concentrer vers d’autres priorités, comme l’Asie-Pacifique. Or, si elle veut se désengager du Proche- Orient sans subir de revers stratégique, la diplomatie américaine doit absolument nouer de bonnes relations  avec l’Iran, qui assure la stabilité de l’Irak et pourrait contribuer à celle de l’Afghanistan après le retrait des Occidentaux. Depuis plusieurs mois, les relations entre Téhéran et Washington se réchauffent de manière spectaculaire : c’est bien parce que l’Iran apparaît de plus en plus comme un partenaire fiable aux yeux des États-Unis, en tout cas beaucoup plus fiable que la gérontocratie saoudienne.

Quel rôle jouera la Syrie dans le futur compromis irano-américain ? La réconciliation entre les deux puissances se fera-t-elle sur le dos d’Assad ?

La République islamique n’abandonnera pas le régime d’Assad, car celui-ci assure la pérennité d’un axe pro-iranien – certains parlent même de « croissant chiite » – reposant sur la continuité territoriale Hezbollah (Sud-Liban)-Bagdad-Damas- Téhéran. Dans le cadre de son grand marchandage avec les États-Unis, l’Iran ne sera pas sommé de lâcher le régime syrien. Au grand dam des Israéliens et des Saoudiens…

Pourtant, le régime des mollahs n’a pas été convié à la conférence de « Genève-2 ». Cette réunion a-t-elle été un coup d’épée dans l’eau ?

En participant à « Genève-2 », les autorités syriennes visaient uniquement à retrouver une légitimité internationale. Pour Damas, l’idée était d’humilier l’opposition et d’amener les pays occidentaux à condamner le terrorisme islamiste. En position de force sur le terrain, le régime  syrien n’avait cependant aucun intérêt à faire de concessions majeures. Au sein même du camp Assad, une attitude plus conciliante aurait été interprétée comme un signe de faiblesse inacceptable. De l’autre côté, la Coalition nationale syrienne n’a aucune influence sur les groupes rebelles, à la différence de l’Arabie saoudite, qui refuse toute négociation.

Les combats ne sont donc pas près de s’arrêter. Quelle issue au conflit espérez-vous ?

Par réalisme, j’estime préférable que la rébellion soit vaincue par les troupes loyalistes syriennes. Une victoire des insurgés aboutirait à une lutte pour le pouvoir entre factions rivales, et ne ferait que prolonger la guerre.[/access]

 

*Photo : AP/SIPA. AP21520586_000004. 

Février 2014 #10

Article extrait du Magazine Causeur


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est journaliste.

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