Au sortir de la seconde guerre mondiale, l’industrie du cinéma en Italie est anéantie et c’est dans ce contexte de pénurie que certains cinéastes (Rossellini et De Sica en premier lieu) vont forger une nouvelle identité au septième art italien en inventant le néoréalisme. Il s’agit alors pour ces artistes de poser un regard sans artifices sur le monde qui les entoure et de témoigner de la réalité du pays : misère, chômage, ruines de la guerre…

Si ce courant « néoréaliste » ne compte, finalement, que très peu de films, il est assez frappant de constater qu’il va irriguer pendant longtemps la majeure partie du cinéma italien, y compris la comédie.

Les éditions Sidonis nous donnent aujourd’hui l’occasion de vérifier la singularité et l’originalité de cette « comédie à l’italienne » en nous proposant deux films relativement méconnus mais qui s’inscrivent parfaitement dans cette veine « réaliste ».

Le signe de Vénus est l’une des premières œuvres de Dino Risi qui deviendra par la suite l’un des ténors du genre en signant des classiques comme Le fanfaron ou Les monstres. Il met en scène les périples amoureux de deux cousines vivant sous le même toit. Tandis que l’une obtient toutes les faveurs des garçons (il faut dire qu’elle est incarnée par la somptueuse Sophia Loren !), l’autre est beaucoup plus réservée et rend visite à une cartomancienne qui lui prédit un bel avenir placé sous le signe de Vénus. Les ressorts de cette comédie reposent essentiellement sur cette opposition entre la bombe sexuelle qui attire tous les regards et la pauvre Cesira (Franca Valeri) qui cherche désespérément l’âme sœur et se fait manipuler par les hommes, notamment un poète désargenté (Vittorio de Sica) qui n’en a qu’après son argent.

Mais ce qui donne cette touche particulière au film, c’est cette manière qu’a Risi d’ancrer son récit dans une réalité sociale forte. Il dresse un portrait corrosif de deux naïves prisonnières de leurs rêves de midinettes mais également victimes d’une société arriérée où les femmes apparaissent comme de simples proies pour des hommes sans scrupules.  Il faut voir ces messieurs s’empresser comme un essaim d’abeilles autour de Sophia Loren dans une soirée ou faire du collé/serré dans un bus pour comprendre que la vie de cette brave fille du peuple est semée d’embûches ! Si les hommes sont veules, lâches et volontiers filous (que ce soit pour séduire une des cousines ou pour entourlouper l’autre), ils ne sont pas les seuls à pâtir de l’humeur satirique de Dino Risi. En soulignant la naïveté de leurs élans sentimentaux et de leur croyance aveugle en un fabuleux destin écrit dans les astres, le cinéaste ne ménage pas plus ses personnages féminins que ses ridicules personnages masculins (mention spéciale au génial Alberto Sordi en bonimenteur malhonnête).

Si Le signe de Vénus se termine sur une note étonnamment amère, on s’amuse déjà beaucoup en découvrant ce film à la fois cynique mais non dénué d’une certaine tendresse…

Hold-up à la Milanaise est signé par Nanni Loy, cinéaste moins renommé mais qui reprend ici le flambeau de Mario Monicelli pour réaliser la suite du Pigeon. Nous retrouvons donc la bande à Peppe (Vittorio Gassman) enrôlée par un malfrat milanais pour braquer un fourgon et récupérer la recette du « Totocalcio » (le loto sportif italien, en quelque sorte). Bien évidemment, les choses ne vont pas se dérouler comme prévu pour cette bande de bras cassés…

Scénario solide (signé Age et Scarpelli, les plus fameux duettistes de la comédie à l’italienne), dialogues incisifs, acteurs géniaux : tous les ingrédients sont réunis pour obtenir une excellente comédie, drôle et bien rythmée.

À première vue, le film s’inspire avant tout du cinéma noir américain (John Huston aurait pu mettre en scène cette équipée qui tourne mal) et rompt d’une certaine manière avec la tradition réaliste de la comédie italienne. Pourtant, c’est à nouveau cet « ancrage social » qui fait la singularité et le sel d’Hold-up à la Milanaise.

À travers ces mésaventures humoristiques se dessine un tableau de l’Italie de l’époque : la misère qui pousse les individus à des petites combines plus ou moins honnêtes, les rivalités Nord/Sud (certains gags reposent sur les oppositions entre les dialectes romains et milanais) ou encore la soumission des femmes aux hommes. Il faut voir, par exemple, la manière dont l’un des malfrats surveille sa sœur (la divine Claudia Cardinale) promise à l’un de ses complices en lui empêchant de prendre la moindre décision par elle-même (il lui hurle même que les femmes ne sont majeures qu’à…28 ans !). Par ailleurs, il faut souligner le fait que la belle demoiselle est analphabète et que ce trait particulier permet à Nanni Loy de mettre l’accent sur une autre réalité de l’époque et d’évoquer par petites touches le problème de l’instruction via le personnage d’un petit garçon.

Sans tomber dans les pièges du misérabilisme ou du militantisme desséché, ces deux films prouvent que la « comédie à l’italienne » a su utiliser l’arme du rire pour témoigner, à sa manière, des mœurs d’une époque et dévoiler certains maux sociaux…

Le signe de Vénus (1953) de Dino Risi avec Sophia Loren, Vittorio de Sica, Alberto Sordi, Franca Valeri et Hold-up à la Milanaise (1959) de Nanni Loy avec Vittorio Gassman, Nino Manfredi, Claudia Cardinale, aux Editions Sidonis/Calysta.

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est cinéphile. Il tient le blog Le journal cinéma est cinéphile. Il tient le blog Le journal cinéma du docteur Orlof
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