On a du charisme ou on n’en a pas. C’est injuste mais c’est comme ça. Robert Mitchum, lui, en a même eu deux fois. Nice girls don’t stay for breakfast, le formidable documentaire de Bruce Weber qui lui est consacré, et qui sort aujourd’hui au cinéma, achèvera de vous en convaincre. 


Il n’y a pas d’âge pour prendre une leçon d’élégance. Ce message s’adresse à tous les perturbateurs endoctrinés, vous voyez tous ceux qui encombrent le poste, qui pensent avec des manuels périmés, qui s’expriment avec des mécanismes de chiens savants et qui nous offrent, chaque jour, un spectacle navrant. L’insignifiance les habille, la balourdise les caractérise, la platitude est leur horizon indépassable. Ils sont lourds et prétentieux.

On naît Mitchum, on ne le devient pas

Nous sommes habitués à leur médiocrité, elle ne nous brûle même plus la rétine. Nous sommes immunisés. La mondialisation a depuis longtemps raboté nos exigences morales et esthétiques. L’allure, la classe, le brio, le génie de la formule courte, le sens de la répartie assassine, l’attraction sensuelle, le geste tendre, le coup de rein salvateur, le silence comme art du bavardage, ça ne se commande pas sur Uber, ça ne s’achète pas non plus sur Internet. Aucune appli ne supplée au manque de charisme. C’est l’injustice à l’état brut.

Pétitionner n’y changerait rien, on naît avec une aura époustouflante ou l’on est condamné toute sa vie à imiter, à ânonner, à tenter de coller une belle image sur une personnalité bancale. La loi qui est censée tout régler dans notre pays, ne sanctionne pas encore l’absence de caractère et le tempérament filandreux, la nouvelle norme des ambitieux. Alors, nous sommes contraints de supporter ces embryons de personnalité en politique, dans le sport, les affaires, à la télé ou le spectacle en général.

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À force de mansuétude et d’indifférence, nous avons été jusqu’à oublier à quoi ressemblait un référent dans le monde d’avant. Le genre de borne existentielle qui conditionnait jadis une vie. Il est bon de rencontrer un maître. Un type qui ne joue pas, il est seulement là, dans la pièce, sur l’écran ou dans une salle de restaurant, il irradie. Il coupe les jambes et stoppe net les conversations.

Robert Mitchum, le dernier des Mohicans

Ce personnage, je l’ai rencontré dans Nice girls don’t stay for breakfast, le film de Bruce Weber qui sort aujourd’hui dans les salles. Un portrait au charme vénéneux, d’une humanité splendide, sans la flamboyance veule si chère à Hollywood, juste quatre-vingt-dix minutes en tête à tête avec une légende du cinéma. Bruce Weber, photographe des stars, avait déjà donné la pleine focale de son talent dans Let’s Get Lost, le documentaire sur Chet Baker nommé aux Oscars et primé à Venise en 1989. Cette fois-ci, il s’attaque à la montagne Mitchum (1917-1997), plus de 110 films au compteur, le dernier des Mohicans comme l’acteur se plaisait à se définir.

On est d’abord saisi par la gueule incroyable du bonhomme et cette voix caverneuse qui nous plonge dans un univers parallèle. Il touche jusqu’au tréfonds de l’âme. Son débit lent torpille tout sur son passage. Ses phrases ramassées, chargées à la fois de sécheresse et de drôlerie, d’un second degré pétillant et aussi d’une vérité crue, nous désarment littéralement. Quand on connaît la coquetterie béate des acteurs, leur manière de remplir du vide avec du vent, chaque réponse de Bob nous enchante. Il est brillant et incandescent. Ses aphorismes seront réunis un jour, je l’espère, dans la Pléiade.

« L’alcool, les filles – tout est vrai. »

Appréciez le mouvement et la férocité du propos : « Les jeunes ne veulent parler que de la méthode et de la motivation de leur personnage. À mon époque, on parlait de baise et d’heures sup’ » ; « Je devais débuter dans des rôles d’obsédé sexuel, mais j’ai échoué à l’examen médical » ; « Je suis comme une vieille pute, je n’ai pas besoin de me préparer. Je me pointe et je m’y mets » ; « L’alcool, les filles – tout est vrai. Inventez d’autres trucs si ça vous chante. »

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Il enfile les anecdotes sur sa carrière sans tirer la couverture à lui. Il est une planète à lui tout seul, on gravite autour. Il pousse la chanson aux côtés de Marianne Faithfull avec une assurance de crooner délicat. Une tessiture déchirante et nostalgique. Il fait du gringue à toutes les femmes qu’il croise, avec un naturel phénoménal, et elles en redemandent. C’est tout le paradoxe du garçon, son génie n’était pas factice, il ne trafiquait rien dans sa manière de parler, il déployait sa puissance sans gonfler les pectoraux.

Adoubé par Clint Eastwood

Johnny Depp, Clint Eastwood et Benicio del Toro évoquent le mystère Mitchum, amateur de poésie et aussi adepte du coup de poing dans les bars, cow-boy plus intello que démago. « Je n’avais jamais vu personne changer l’ambiance d’une pièce de la sorte. C’est comme si une étoile filante avait atterri dans la pièce », raconte Del Toro, en se remémorant leur première rencontre. On est hypnotisé par sa facilité à retoquer les emmerdeurs, à mettre à distance et puis à s’enfiler des Pall Mall à la mitraillette. Et cette démarche, un peu martiale, d’une majesté rare, Mitchum aura toujours été celui par qui le scandale arrive.

À vingt ans ou soixante-dix ans, dans La Nuit du Chasseur (1955) ou La Fille de Ryan (1970), sa présence nous déniaise. Ce documentaire devrait être au programme des grandes écoles. Il sauverait, peut-être, notre nation.

Nice girls don’t stay for breakfast avec Robert Mitchum – Un film de Bruce Weber – Au cinéma à partir du 27 février.

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